Deux sons de cloches sur la matérialité du « risque climat » dans l’assurance vie : dissonance cognitive ?

L’Observatoire 173 Climat – Assurance Vie a analysé à nouveau les rapports RSSF de 10 compagnies d’assurance vie françaises, alors que le climat devient une préoccupation majeure pour des millions d’épargnants. En France, 14 millions de Français sont détenteurs d’assurance vie, une épargne à long terme qui constitue bien souvent leur complément de retraite. Avec un tiers du total, il s’agit du principal réceptacle de l’épargne financière des Français.

Le milieu de la finance sonnerait le tocsin, et ferait la sourde oreille en même temps ? L’Observatoire 173 constate une « dissonance cognitive » entre les déclarations du secteur d’un côté, et les politiques des compagnies de l’autre. Au sein du secteur financier, la prise de conscience de la gravité et du caractère systémique du risque climat est de plus en plus forte, comme en témoignent un nombre croissant de rapports sur le sujet. Pourtant la prise en compte effective de ce même risque, c’est-à-dire la mise en œuvre de politiques et de mesures destinées à le prévenir concrètement, semble à peine embryonnaire – du moins telle que relatée dans les rapports censés précisément traiter des risques financiers des compagnies d’assurance vie (rapports que ces compagnies sont désormais légalement tenues de publier, à destination de leurs régulateurs et du grand public). Deux sons de cloche, donc.

Pour l’assurance vie, le risque climatique est principalement le risque dit « de transition »

Téléchargez le rapport "Deux sons de cloches"Le rapport annuel RSSF (Rapport sur la solvabilité et la situation financière, SFCR en anglais) doit recenser les risques de toutes natures, aussi bien qualitatifs que quantitatifs, auxquels une compagnie d’assurance vie est confrontée. Destinés à rassurer le public, c’est-à-dire l’épargnant, tout autant que le régulateur, ces rapports traitent essentiellement de la question de l’identification des risques, de l’appréciation de ces risques, et des mesures prises par la compagnie vie afin d’y faire face.

Pour l’assurance vie, le risque climatique est principalement le risque dit « de transition » : il s’agit du risque sur les investissements, associé aux mesures politiques, ainsi qu’aux évolutions technologiques et sociales qui devraient accompagner une transition[1] vers un monde sobre en énergies fossiles. En effet, ces évolutions pourraient reconfigurer la rentabilité des investissements, une menace sur l’épargne des Français qui doit être anticipée.

L’aptitude des compagnies d’assurance vie à appréhender le risque climatique en pratique est limitée

En pratique, le risque climatique est très largement tenu pour négligeable par les équipes d’experts précisément en charge des risques au sein de la plupart des compagnies vie en France. Ces experts ne trouvent manifestement au risque climatique pas de matérialité financière dans le présent. C’est ce que montre l’analyse des rapports de solvabilité de 10 des 12 principales compagnies d’assurance vie françaises. Celles-cis représentent trois-quarts des 1700 milliards d’euros d’épargne en assurance vie des Français.

C’est donc une forme de « dissonance cognitive » en matière de risque climat qui caractérise le secteur de l’assurance vie – en fait, de la finance globalement – alors même que se multiplient les rapports consacrés au sujet, qui pointent de manière alarmante le risque holistique, systémique et croissant pour nos sociétés de la dérive climatique planétaire[2].

Les analyses de l’Observatoire 173 montrent la même dissonance au sein des institutions qui supervisent ou fédèrent le secteur de l’assurance. C’est le cas au niveau national (la tutelle en France : ACPR ; la fédération professionnelle : FFA), européen (la banque centrale européenne : ESRB ; la tutelle européenne : EIOPA) et international (l’association internationale des tutelles : IAIS).

Le « risque de transition » est le grand absent des Rapports sur la solvabilité et la situation financière,  n’en demeure pas moins réel à terme. Ce qui est par contre moins réel, c’est l’aptitude des compagnies d’assurance vie à appréhender ce risque en pratique et, partant, leur propension à l’anticiper effectivement avec les politiques adéquates.

[1] IAIS : « Another potential emerging risk which deserves further investigation before concrete systemic risk scenarios can be identified, is climate risk. Climate risks affecting insurers can be grouped into two main categories: physical risks (arising from climate trends and shocks, such as a natural catastrophe) and transition risks (arising from disruptions and shifts in asset prices associated with the transition to a low-carbon economy). The first category could potentially result in wide-spread under-reserving or under-pricing. The Issues Paper on Climate Risk to the Insurance Sector, published by the Sustainable Insurance Forum and IAIS, describes this topic in more detail.”

[2]Revue de stabilité financière – juin 2019 :  https://publications.banque-france.fr/revue-de-la-stabilite-financiere/juin-2019 Voir notamment : S. Battiston – Face au risque climatique, il faut adopter une attitude prospective pour préserver la stabilité financière

 

Le « risque de transition » et la matérialité

Le « risque de transition » est l’un des risques que fait peser la crise climatique sur les acteurs économiques, et notamment les compagnies d’assurance vie. Il a notamment pour causes des évolutions socio-économiques, politiques ou technologiques accompagnant une transition bas carbone. En finance, la matérialité, terme issu du registre de l’audit financier, se caractérise par l’existence d’indicateurs comptables permettant une mesure. On parle aussi de seuil de signification.

La dissonance cognitive

La dissonance cognitive correspond à une situation où des éléments contradictoires sont simultanément présents dans la pensée d’un individu. Cette dissonance résulte souvent d’une contradiction entre les attitudes et les comportements. Ou d’une contradiction entre la connaissance d’un fait et sa non-prise en compte dans les actes. La dissonance produit chez la personne qui en fait l’expérience une tension psychologique désagréable. Elle produit un sentiment de malaise qui se résout en diminuant la dissonance : soit en modifiant sa pensée (évitement), soit en modifiant son comportement (action).

 

Contact

Michel Lepetit – Pilote de l’Observatoire 173 et Vice-Président, The Shift Project
Mobile : +33 6 03 26 93 18 | E-mail : michel.lepetit@theshiftproject.org
Ce projet est dédié à notre ami Christophe Point