Électricité nucléaire : que font les USA, le Canada et l’Amérique du Sud ?

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Quelles sont les politiques en matière de nucléaire civil à travers le monde ? Les Shifters (association qui soutient The Shift Project) proposent une série d’articles faisant un état des lieux de la situation et des perspectives de la production d’électricité nucléaire, pays par pays et dans cinq zones géographiques : une cartographie politique du nucléaire civil dans le monde. Le présent article propose un état des lieux aux Amériques : du Nord et du Sud.


Dans le Nord du continent américain, de nombreux réacteurs sont en opération mais la position des gouvernements et des populations pour l’avenir est indécise. Au contraire, l’Amérique du Sud est une région relativement peu nucléarisée. Deux tendances opposées s’y distinguent : un premier groupe de pays, disposant ou non de réacteurs déjà en opération, souhaitent développer leur filière nucléaire et augmenter la part de nucléaire dans leur mix énergétique ; un deuxième groupe n’envisage pas le nucléaire comme une option.

Fortement nucléarisé, le nord de l’Amérique (États-Unis, Canada, Mexique) reste indécis pour l‘avenir

Avec les 95 réacteurs que compte le pays, les États-Unis sont le plus grand producteur d’énergie nucléaire au monde. 30% de l’énergie nucléaire mondiale est produite aux USA. L’électricité nucléaire est la première source d’énergie décarbonée du pays, dont le mix est composé à 50% de sources fossiles (35% gaz, 27% charbon), de 20% de nucléaire et de 15% d’énergies renouvelables (7% hydroélectricité ; 7% d’éolien)[i].

La majorité des réacteurs ont été construits aux États-Unis dans les années 70 et 80, mais le développement de la filière a marqué le pas après l’accident de Three Mile Island en 1979. Lors de cet accident, plusieurs défaillances ont conduit à la fusion partielle du cœur du réacteur, même si, contrairement aux catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, aucun produit radioactif n’a été relâché dans l’environnement (classement au niveau 5 sur les 7 que compte l’échelle internationale INES[ii]).

D’autre part, comme le souligne l’agence américaine de l’énergie, il est de plus en plus difficile pour l’industrie nucléaire d’être compétitive face aux coûts très bas et aux investissements considérés comme moins risqués pour le gaz naturel et les énergies renouvelables[iii].

Le secteur nucléaire américain est ainsi en difficulté. Ses deux principaux constructeurs, Westinghouse et General Electric, après avoir construit des réacteurs dans de très nombreux pays dans le monde (Chine, Corée, Brésil, Belgique, Espagne, Suisse, Suède, Mexique, Inde, Japon, Taiwan) ont connu de graves difficultés financières. Westinghouse a été racheté, par Toshiba en 2006 puis par Brookfield Business Partners en 2017[iv] et Général Electric s’est associé avec Hitachi en 2007[v]. De ce fait, le remplacement du parc actuel de réacteurs aux États-Unis n’est pas enclenché : un seul nouveau réacteur, Watt Bar 2 dans le Tennessee, a été mis en service depuis 20 ans et seuls deux réacteurs, des « AP 1000 », de 3ème génération sont en construction aujourd’hui : Vogtle 3 et 4, dans l’état de Géorgie[vi].

Par ailleurs, les USA se positionnent sur le créneau des « Small Modular Reactors » (SMR). Le premier d’entre eux, conçu par la jeune société NuScale[vii], vient d’être certifié par l’autorité de sûreté nucléaire américaine. Un sondage de 2019 montre que les Américains ont une opinion parfaitement équilibrée sur la question de la production d’électricité d’origine nucléaire : 50% sont pour ; 50% y sont opposés[viii].

Le Canada possède une vingtaine de réacteurs, de type CANDU (CANadian Deuterium Uranium), une technologie développée par le pays dès 1971. Comme les États-Unis, le Canada a construit de nombreux réacteurs à l’export, notamment en Inde, en Corée du Sud, en Chine, en Roumanie, en Argentine. Le Canada est par ailleurs le deuxième producteur d’uranium au monde (9% de la réserve mondiale), derrière le Kazakhstan et devant l’Australie[ix]. Entre 15 et 20% de la production d’uranium sont utilisés localement. Le reste est exporté[x].

Depuis le début des années 2000, le Canada ferme les réacteurs les plus anciens et prolonge la durée de fonctionnement de certains, mais n’a pas lancé de nouvelle construction. Le gouvernement Trudeau souhaite continuer à développer l’énergie nucléaire[xi]. En particulier, le Canada compte plusieurs projets de SMR, ainsi que de nouveaux designs de réacteurs à sels fondus ou à neutron rapides, refroidis au sodium.

Cependant cette ambition n’est pas mentionnée dans le « Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques », qui constitue le plan devant permettre au Canada d’atteindre sa cible de réduction des émissions de CO2 (-30% d’ici 2030 et -80% d’ici 2050). Ce plan, qui comporte notamment la tarification de la pollution par le carbone et des mesures visant à réduire les émissions dans tous les secteurs de l’économie, ne fait pas mention de l’énergie nucléaire, qui est pourtant la deuxième source d’énergie décarbonée du pays[xii].

Dans cette optique de décarbonation, l’Ontario a fermé ses centrales à charbon en 2014. Ces dernières fournissaient, en 2005, presque 20% de l’électricité de la province. La part du charbon a été entièrement remplacée par du nucléaire et une combinaison de gaz naturel et d’énergies renouvelables. Plusieurs provinces du Canada n’envisagent pas de construire des centrales nucléaires, soit par choix politique, ou parce que la production hydraulique suffit à couvrir la demande d’électricité[xiii]. Un sondage datant de 2012 rapporte que 63% des Canadiens sont opposés à l’énergie nucléaire : ils pensent que cette technologie est trop chère et trop dangereuse, faisant référence aux évènements de Fukushima. A contrario, la tendance est inversée en Ontario, qui regroupe la majorité des centrales : 57% de la population y est favorable à l’énergie nucléaire[xiv].

Le Mexique possède une centrale nucléaire composée de deux réacteurs de type BWR (Boiling Water Reactor). Mise en service en 1989, elle ne constitue qu’une très faible part du mix électrique du pays. Ce mix est constitué à 80% d’énergies fossiles (57 % gaz, 11 % pétrole, 12 % charbon) à 10 % d’hydroélectricité et donc à 3% de nucléaire.

Avant 2011, le pays avait pour ambition de continuer à développer l’énergie nucléaire afin de ne plus dépendre aussi fortement du gaz et de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Mais la baisse du coût du gaz naturel aux États-Unis dans les années 2010 a entrainé le report de plusieurs projets de construction de réacteurs nucléaires. Aujourd’hui et malgré les objectifs prévus, fixant à 35% la production d’électricité provenant de sources décarbonées à l’horizon 2024, il n’a pas été explicitement inscrit dans la loi de transition énergétique que le nucléaire serait un des moyens d’atteindre cet objectif.

L’Argentine et le Brésil souhaitent développer davantage leur production d’électricité nucléaire

De toute l’Amérique du Sud, seuls deux pays ont construit et exploitent des réacteurs nucléaires : le Brésil et l’Argentine.

L’Argentine possède trois réacteurs en opération, construits entre 1974 et 2014 par Siemens (Allemagne) et Candu (Canada). La production d’électricité nucléaire ne représente aujourd’hui qu’un faible pourcentage (5%) du mix électrique. Cependant, le programme nucléaire argentin a été relancé par Néstor Kirchner en 2006, pour compenser la baisse de la production gazière. En 2015, des accords ont été signés avec le Canada, la Russie et la Chine, notamment pour la construction d’un des premiers réacteurs chinois « Hualong one » à l’export. Le gouvernement envisage également, dans son plan stratégique, la construction de réacteurs modulaires argentins « CAREM ». La construction d’un prototype a démarré en 2014. En Argentine, l’opinion publique soutient le nucléaire : 43% de la population s’y est déclaré favorable alors que 22% y demeurait opposée, selon un sondage de 2013.

Comme l’Argentine, le Brésil dispose de deux réacteurs nucléaires en opération, qui représentent 3% de son mix électrique. Après la construction des deux premiers réacteurs en 1982 par Westinghouse (USA) et en 2000 par Siemens (Allemagne), la construction d’un nouveau réacteur allemand a été stoppée sur fond de corruption. Des discussions sont en cours pour terminer le chantier. Le Brésil souhaite également construire de nouveaux réacteurs, pour répondre à l’augmentation de la demande énergétique. Plusieurs accords de coopération sont en discussion avec CNNC (Chine), Rosatom (Russie), Kepco (Corée) et EDF (France).

Les ambitions de Cuba et du Venezuela ne se sont pas réalisées

À Cuba, la construction d’une centrale nucléaire a été démarrée par le gouvernement de Fidel Castro en 1982, en partenariat avec la Russie. Le projet n’a jamais vu le jour en raison de l’implosion de l’URSS.

Le Venezuela a disposé d’un réacteur de recherche jusqu’en 1994. Le pays a souhaité développer le nucléaire en 2010 mais le gouvernement d’Hugo Chavez a stoppé ce programme après l’accident de Fukushima, en 2011. Les troubles politiques actuels rendent improbable évolution prochaine.

Trois pays d’Amérique du Sud ont une volonté très variable de construire de nouveaux réacteurs

Plusieurs pays d’Amérique du Sud, sans pour autant avoir de réacteur en service, ont des velléités de développer le nucléaire. C’est le cas de la Bolivie, de la Colombie et du Paraguay.

En 2014, la Bolivie a exprimé une volonté d’investir deux milliards de dollars dans le nucléaire dans les 10 années suivantes. Des discussions ont eu lieu la même année avec la Russie. En 2013, des échanges avaient eu lieu avec la France et l’Iran. L’objectif serait de fournir le pays en électricité via une centrale ainsi que de lancer un programme de recherche. Des échanges avec l’Argentine se sont également tenus pour créer une coopération régionale technique et scientifique. Aucun projet concret n’est cependant à l’ordre du jour.

La Colombie possède un réacteur de recherche américain, obtenu dans le cadre du programme de non-prolifération “Atoms for peace” après la seconde guerre mondiale. Le développement du nucléaire comme source d’énergie a été envisagé dans le cadre du “Plan colombien pour le développement des sources d’énergie non conventionnelles”, sans concrétisation à ce jour.

Le Paraguay n’a pas de réacteur nucléaire mais dispose de quelques réserves en uranium. Un accord cadre a été signé avec Rosatom (Russie) en 2016 pour étudier la possibilité de développer le nucléaire au Paraguay.

En Amérique du Sud, quatre pays n’ont aucune velléité en matière de nucléaire

L’Équateur et le Pérou, malgré les ressources en uranium et un réacteur de recherche au Pérou, n’ont pas de volonté de construire de réacteur nucléaire pour la production d’électricité.

Le Chili dispose de réserves en uranium, d’une agence qui conseille le gouvernement sur les activités nucléaires (Chilean Nuclear Energy Commission) et de deux réacteurs de recherche. Cependant, le Chili ne considère pas le nucléaire comme une option pour la production d’électricité. La population y est assez défavorable, en raison de l’important tremblement de terre qui a frappé le Chili en 2010 et de la catastrophe de Fukushima. Plusieurs études ont été réalisées depuis les années 60, notamment à la suite de la crise de 2007. Mais le document « Energy 2050 », paru en 2015 ne considère pas le nucléaire comme une option à court terme.

Enfin, en Uruguay un réacteur de recherche a été en opération jusqu’en 1997. À cette date, une loi a interdit l’usage du nucléaire. L’Uruguay, dont le mix électrique était composé historiquement d’une large part hydraulique, a cependant souhaité réduire sa dépendance à cette énergie. En effet, le tremblement de terre survenu au Chili en 2010 a mis en lumière un risque pour ces installations. Parallèlement, le pays a voulu réduire sa dépendance aux importations en provenance de l’Argentine et du Brésil. Le pays a alors massivement investi dans le secteur des renouvelables. Dès 2015, plus de 95% de son électricité était issue de l’hydraulique, du solaire, de l’éolien et de la biomasse.

Des pays très nucléarisés mais indécis pour l’avenir au Nord, peu nucléarisés et moyennement ambitieux au Sud

Le Nord du continent américain connait, depuis 30 ans, un fort ralentissement du développement de l’énergie nucléaire. Aujourd’hui les centrales existantes sont maintenues, voire augmentent leur capacité de production. Aucun des trois pays du Nord n’a d’ambition immédiate de construire de nouvelles centrales, que ce soit du fait de la baisse du prix du gaz lié au boom du gaz de schiste aux États-Unis, ou de l’opinion publique, peu favorable au nucléaire à la suite des accidents de Fukushima et Three miles Island. Cependant, des projets émergent concernant de nouveaux réacteurs, à neutrons rapides ou de type « Small Modular Réactor » (SMR). Le premier SMR, NuScale, vient d’être certifié par l’Autorité de sûreté nucléaire américaine (la NRC). Entre ces deux évolutions parallèles, l’avenir du nucléaire reste totalement incertain, malgré le contexte des enjeux climatiques mondiaux et l’accord de Paris.

L’Amérique du Sud est relativement peu nucléarisée : quatre pays ne possèdent pas de réacteurs et n’envisagent pas de recourir à l’énergie nucléaire. Là aussi, l’accident de Fukushima, à ajouter aux risques sismiques en Amérique du Sud suscitent des craintes chez la population et les gouvernements – particulièrement en l’Équateur, au Pérou, au Chili et en l’Uruguay, qui n’ont pas l’intention de s’engager dans cette voie. Seuls cinq réacteurs sont aujourd’hui en opération en Amérique du Sud, en Argentine et au Brésil, et ne représentent qu’un faible pourcentage du mix électrique. Cependant, ces deux pays souhaitent développer leur filière nucléaire et trois autres pays, la Bolivie, la Colombie et le Paraguay ont également des projets de construire, eux aussi, des réacteurs pour produire de l’électricité nucléaire.

Pour ces pays, comme dans d’autres régions du monde, de nombreux constructeurs, notamment les Russes et les Chinois, ont signé des accords de coopération en vue de l’installation de nouveaux réacteurs. La Russie a un long passé de construction de réacteurs à l’export. La Chine se crée de nombreuses opportunités pour son nouveau réacteur de conception chinoise, le « Hualong one » (« Dragon chinois »). Ces premiers contacts, ou le développement récent des SMR constituent-ils à terme des perspectives sérieuses de développement pour l’avenir ?

 


[i] https://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-t-z/usa-nuclear-power.aspx

[ii] https://www.asn.fr/Controler/Actualites-du-controle/Avis-d-incident-des-installations-nucleaires

[iii] https://www.eia.gov/outlooks/aeo/pdf/nuclear_power_outlook.pdf

[iv] https://www.lesechos.fr/2018/01/toshiba-cede-westinghouse-electric-pour-46-milliards-de-dollars-981168

[v] https://www.usinenouvelle.com/article/hitachi-s-allie-a-l-americain-general-electric.N15199

[vi] https://www.connaissancedesenergies.org/focus-sur-les-2-seuls-reacteurs-nucleaires-en-construction-aux-etats-unis-181011

[vii] https://www.nuscalepower.com/about-us/faq#CC1

[viii] http://world-nuclear-news.org/Articles/US-public-opinion-evenly-split-on-nuclear

[ix] https://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-a-f/australia.aspx

[x] https://www.rncan.gc.ca/energie/sources-denergie-et-reseau-de-distribution/energie-nucleaire-uranium/uranium-au-canada/propos-de-luranium/7696

[xi] http://www.sfen.org/rgn/canada-ambassadeur-mondial-nucleaire

[xii] https://lenergeek.com/2018/03/26/canada-energie-nucleaire-rechauffement-climatique-international

[xiii] https://www.cer-rec.gc.ca/nrg/sttstc/lctrct/rprt/2018nclrnrg/nclrgnrtn-fra.html

[xiv]https://cna.ca/wp-content/uploads/2014/05/2012-Public-Opinion-Research-%E2%80%93-National-Nuclear-Attitude-Survey.pdf

 

 

 


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