Plan de transformation de l’économie française : focus sur l’agriculture et l’alimentation

La fiche présentée sur cette page est un document de travail. Elle fait partie de l’État d’avancement du Plan de transformation de l’économie française (PTEF) du think tank The Shift Project. C’est le premier jalon du travail annoncé le 6 mai 2020, qui a pu être initié grâce au succès de sa campagne de financement participatif – merci aux plus de 3700 donateurs !

  • La fiche présentée traite d’un sujet parmi une vingtaine, qui sont intriqués les uns aux autres et donnent ensemble une vision globale, systémique de l’économie française. Les autres fiches sont disponibles sur le site internet* du Shift Project. Nous y décrivons l’économie telle qu’elle pourrait être après une transformation visant à la décarboner et la rendre plus résiliente (à un choc pétrolier, au changement climatique…), secteur par secteur et selon des thématiques transversales (l’emploi, l’énergie, les matériaux…).
  • Cette Vision globale – de l’économie actuelle, du chemin de transformation et de l’économie après transformation – reste à parfaire, à compléter et à débattre. D’une part, la Vision globale_V0 devra être consolidée en une vraie V1. D’autre part, pour devenir « le Plan », elle devra être complétée par des propositions de mesures opérationnelles. Ces mesures devront permettre d’amorcer une trajectoire de transformation pour décarboner nos activités au bon rythme, et rendre la société résiliente aux chocs. Construire, secteur par secteur, ces propositions, par une mobilisation des acteurs concernés : cela sera l’objet de la prochaine phase du projet PTEF, qui débutera à l’automne 2020.
  • Vos retours sur le travail déjà accompli sont les bienvenus. En vue de publier fin septembre 2020 une version consolidée de ce travail (la Vision globale_V1), nous menons durant cet été une (petite) consultation (merci aux Shifters). Nous vous invitons à y répondre : rendez-vous sur ce formulaire en ligne pour nous faire part de vos retours (anonymes).
  • Votre contribution est possible pour la suite du travail. Elle pourra être sectorielle, transversale, ou porter sur la valorisation et vulgarisation du travail. Pour les plus motivé×es d’entre vous, rendez-vous sur cet autre formulaire en ligne pour proposer votre contribution.

Secteurs et chantiers du PTEF

I- Le secteur de l’Agriculture et l’Alimentation dans le PTEF

Périmètre du secteur et interactions avec les autres secteurs :
  • Le système alimentaire regroupe les activités qui nous permettent de produire, transformer, distribuer et consommer notre nourriture[1]
  • En amont, le secteur de l’agrofourniture rassemble les activités de production d’intrants agricoles : semences, engrais et amendements, pesticides, machines et outils. Ce secteur est en lien avec celui de l’industrie, son évolution est seulement rapidement évoquée dans cette fiche.
  • Les agriculteurs produisent des matières premières agricoles et certaines denrées directement consommables.
  • Le secteur de la transformation, qui rassemble industries agroalimentaires et artisans, utilise les matières premières végétales et animales pour produire des aliments consommables par les hommes, de la nourriture pour animaux d’élevage, ou des biens non alimentaires (textiles, cuirs, biomatériaux). Les entreprises du secteur sont variées et le niveau de transformation plus ou moins important.
  • Le secteur de la distribution transporte, conditionne et commercialise les produits alimentaires. Une partie de ces activités est traitée par le secteur fret. Le négoce et le commerce de détail n’ont pour l’instant pas fait l’objet d’une étude précise pour le PTEF.
  • La préparation des aliments pour leur consommation est réalisée par les ménages et par différentes formes de restauration hors domicile (RHD).
Organisation interne de ce secteur, interactions avec les autres équipes :
  • L’équipe système alimentaire a interagi avec les équipes en charge de l’industrie, du fret, de l’urbanisme, de l’administration publique et de la culture.
  • Le système alimentaire est à la fois consommateur et producteur de matière et d’énergie. Il a de fait été pris en compte dans les chantiers de mise en cohérence des flux de matière et d’énergie entre les différents secteurs analysés par le PTEF.

II- Notre point de départ

Description du système alimentaire actuel (flux physiques, impacts) :
  • Le système alimentaire repose sur un ensemble de flux de matières et d’énergie qui montre ses liens de dépendance aux ressources naturelles et avec d’autres secteurs économiques et parties du monde. 

Principaux intrants
du système alimentaire

Valeura

Périmètreb

Eau d’irrigation

3 200 Mm3 (2016)

Territoire

Engrais azotés

2 200 kt (2018)

Territoire

Engrais phosphorés et potassiques

880 kt (2018)

Territoire

Pesticides

70 kt (2017)

Territoire

Énergie fabrication des engrais

2,8 Mtep (2018)

Empreinte

Énergie travaux et bâtiments agricoles

3,4 Mtep (2017)

Territoire

Énergie industries agroalimentaires

4,9 Mtep (2017)

Territoire

Énergie transport des marchandises

7 Mtep (2013)

Empreinte

dont transport international

3,7 Mtep (2013)

Empreinte

a M = millions ; k = milliers ; t = tonnes ; tep = tonnes équivalent pétrole ; les données sont issues de AFB (2019) pour l’eau ; Agreste (2019) pour les engrais, les pesticides, l’énergie utilisée en agriculture et dans l’agroalimentaire ; Harchaoui et Chatzimpiros (2019) pour l’empreinte énergétique des engrais ; Barbier et al. (2019) pour l’empreinte énergétique des transports.

b Selon les sources disponibles, les données correspondent aux utilisations internes (sur le territoire) ou aux empreintes (inclut les produits importés et exclut les produits exportés).

  • La France exporte une partie de sa production agricole (céréales, vins et boissons, produits laitiers et animaux vivants) et importe d’autres produits : fruits et légumes, viandes et poissons, aliments pour animaux (protéines végétales). Sans les vins et spiritueux, le solde commercial serait déficitaire de plusieurs milliards d’euros (Agreste 2019).
  • Le transport est indispensable au bon fonctionnement du système alimentaire français. La nourriture consommée dans notre pays au cours d’une année a nécessité environ 200 Gt.km de transport, sur le territoire ou dans d’autres pays (Barbier et al. 2019). Les distances sont plus grandes par voie maritime mais la majorité des volumes transite par voie routière. L’équivalent de 30 000 semi-remorques traversent 500 km chaque jour pour livrer les marchandises agricoles et la nourriture (Les Greniers d’Abondance 2020). Deux tiers de ce trafic routier ont lieu sur le territoire et un tiers dans les autres pays, principalement au sein de l’UE (Barbier et al. 2019). 

Transports
au sein du système alimentaire

Valeura

Transport maritime

115 Gt.km (2013)

   dont aliments pour animaux 

57 %

   dont fruits et légumes

25 %

Transport routier

83 Gt.km (2013)

   dont aliments pour animaux 

18 %

   dont fruits et légumes 

26 %

a Données issues de Barbier et al. (2019)

  • L’alimentation représente environ un quart de l’empreinte carbone française, deux tiers correspondant aux émissions directes et indirectes[2] de l’agriculture (Barbier et al. 2019).

Émissions de GES
du système alimentaire

Valeura

Périmètreb

Émissions directes de l’agriculture

98,6 MteqCO2 (2017)

Territoire

   dont méthane des ruminants

45 %

Territoire

   dont apports d’azote sur les sols

30 %

Territoire

   dont effluents d’élevage

14 %

Territoire

   dont consommation d’énergie

9 %

Territoire

   dont chaulage

2 %

Territoire

Émissions directes de la pêche et de la pisciculture

1,7 MteqCO2 (2017)

Territoire

Émissions directes des industries agroalimentaires

10,2 MteqCO2 (2017)

Territoire

Empreinte carbone du système alimentaire

163,3 MteqCO2 (2012)

Empreinte

   dont fabrication des intrants

9 %

Empreinte

   dont émissions directes de l’agriculture

58 %

Empreinte

   dont industries agroalimentaires

5,5 %

Empreinte

   dont transport des marchandises

13,5 %

Empreinte

   dont courses et transport des personnes

5 %

Empreinte

   dont commerces et restaurants

4,5 %

Empreinte

   dont restauration à domicile

4,5 %

Empreinte

a MteqCO2 = millions de tonnes équivalent CO2 ; les données sont issues de CITEPA (2019) pour les émissions territoriales et Barbier et al. (2019) pour l’empreinte carbone.

b Selon les sources disponibles, les données correspondent aux utilisations intérieures (sur le territoire) ou aux empreintes (inclut les produits importés et exclut les produits exportés).

  • Près de 90 % des émissions de GES agricoles sont liées à l’élevage (Solagro 2019).
  • L’homogénéisation des systèmes agricoles et l’intensification des pratiques sont largement responsables du déclin de la biodiversité en Europe (Seibold et al. 2019 ; Cour des Comptes Européenne 2020). Les besoins en matières premières agricoles pour l’alimentation animale, humaine, ou pour la production de biocarburants, sont quant à eux la principale cause de « déforestation importée »[3].
Grands enjeux physiques et environnementaux :
  • Les fermes modernes sont peu autonomes et dépendent le plus souvent d’autres continents pour leurs approvisionnements (engrais, alimentation animale, énergie) ou pour la main-d’œuvre.
  • Les modifications anthropiques du climat ou de la biosphère menacent la productivité agricole en France et la sécurité alimentaire mondiale (Les Greniers d’Abondance 2020).
  • Le système agricole dominant est peu diversifié (homogénéité génétique des variétés cultivées et des races animales, homogénéité des rotations, homogénéité des paysages). Il est ainsi d’autant plus vulnérable aux perturbations climatiques et à l’émergence de nouveaux pathogènes.
  • La plupart des territoires sont spécialisés dans certaines productions agricoles, et les filières de transformation sont concentrées à la fois économiquement et géographiquement. En conséquence, chaque aire urbaine exporte la quasi-totalité de sa production agricole et importe la quasi-totalité de sa nourriture (Utopies 2017). Il en résulte une forte dépendance aux transports, en particulier routier, et donc au pétrole.
  • La profession agricole est en recul continu. Un quart des agriculteurs va disparaître dans les dix prochaines années si la tendance actuelle se poursuit (Les Greniers d’Abondance 2020). Cette disparition entraîne parfois une perte de terres agricoles et des productions associées (enfrichement) et le plus souvent un agrandissement des exploitations voisines et une concentration des productions.
  • L’assiette moyenne en France se caractérise par une présence importante de produits animaux (environ deux tiers de la consommation totale de protéines) et de produits ultra-transformés souvent riches en sucres et en graisses (Solagro 2019). Près de la moitié des adultes sont en surpoids, 15 % sont obèses, et l’aide alimentaire institutionnalisée concerne plus de cinq millions de personnes (Les Greniers d’Abondance 2020).
  • Les achats alimentaires se font en grandes surfaces pour les deux tiers (en valeur), et à 90 % en voiture (Les Greniers d’Abondance 2020).

III- Le chemin proposé par le PTEF

En nous inspirant des études déjà réalisées sur la transition agroécologique et la construction de systèmes alimentaires durables et résilients (Solagro 2016 ; Fermes d’Avenir 2016 ; Poux et Aubert 2018 ; Les Greniers d’Abondance 2020), nous proposons trois axes de transformation pour ce secteur à horizon 2050. Des mesures transversales à même d’accompagner ces évolutions seront explorées dans un second temps en concertation avec les professionnels et experts du secteur. 

Le premier axe concerne la reterritorialisation de certaines activités agricoles et agroalimentaires. Le deuxième axe s’intéresse à la décarbonation et à la résilience des systèmes agricoles. Le troisième axe se concentre sur l’évolution des régimes alimentaires.

1-  Reterritorialiser les systèmes alimentaires

À travers cet axe, nous cherchons à rapprocher productions et consommations alimentaires au sein des bassins de vie. Le but est de faire émerger des systèmes alimentaires territoriaux capables de répondre aux besoins de base de la population. En favorisant l’usage des ressources et du tissu économique local, cette évolution permet de réduire les flux de transport au sein du système alimentaire et d’en accroître l’autonomie et la résilience. Cette relocalisation est optimisée en fonction des avantages naturels des territoires pour certaines productions, si bien qu’à l’échelle nationale, l’interconnexion et la complémentarité des systèmes alimentaires assure la robustesse de l’ensemble.

Objectif 1 : Raccourcir les chaînes logistiques

L’objectif est de limiter la dépendance du système alimentaire au transport routier et au pétrole, ainsi qu’aux importations. Nous proposons de réduire de 80 % les flux de marchandises agricoles et alimentaires transportées d’ici 2050. Cela passe par un ensemble d’évolutions jouant à différents niveaux du système alimentaire. Plusieurs d’entre elles sont associées à d’autres objectifs de transformation du secteur.

  • Les aliments pour animaux représentent le premier flux de matières agricoles. Les besoins diminuent fortement suite à la diminution du cheptel et à une meilleure autonomie fourragère dans les élevages (Objectif 3). Nous visons une diminution de 90 % de ces flux (passage de 80 Gt.km à 8 Gt.km)[4].
  • Les fruits et légumes représentent un deuxième poste de transport important. Nous proposons un développement massif de ces productions sur le territoire pour diminuer notre dépendance aux importations (déficit de 5,6 milliards d’euros pour ces produits en 2018 ; Agreste 2019). Nous visons une diminution de 85 % de ces flux (passage de 50 Gt.km à 7 Gt.km), proportionnelle à la diminution des importations pour ces produits.
  • Pour les autres productions végétales et animales, les territoires se diversifient afin d’être en mesure de proposer la plupart des produits de base aux habitants. Cette diversification est un des grands principes portés par l’agroécologie (Objectif 4).
  • Le redéploiement d’unités de transformation adaptées à différentes filières (meunerie, huiles, légumes secs, produits laitiers, viandes…) accompagne la diversification des productions agricoles.
  • Les circuits de distribution se réorganisent afin de favoriser la mise en relation des producteurs locaux et des consommateurs. 
  • Nous supposons que les flux restants sont ainsi divisés par trois (passage de 70 Gt.km à 23 Gt.km).  

Le chiffrage ci-dessus ne concerne que les flux associés à la nourriture consommée par les Français (production territoriale effectivement consommée + importations). Concernant les exportations, celles-ci suivent l’évolution des volumes de production et diminuent également. La France continue néanmoins à exporter des céréales et d’autres produits agroalimentaires (vins, poudre de lait…) et à jouer un rôle dans la sécurité alimentaire mondiale.

Objectif 2 : Recycler les nutriments

L’objectif est de réduire notre dépendance aux engrais minéraux de synthèse en retrouvant une circularité dans l’utilisation des nutriments. Cette évolution est complémentaire du développement des cultures fixatrices d’azote (légumineuses) sur le territoire, une pratique agroécologique amenée à se généraliser (Objectif 4). Une utilisation circulaire des nutriments implique notamment de valoriser et recycler à grande échelle les excrétats humains (urine et matières fécales) et les biodéchets. La revalorisation des excrétats est un enjeu particulièrement fort puisqu’ils concentrent environ 80 % des nutriments exportés des champs et sont aujourd’hui gérés de manière presque exclusivement linéaire (Esculier 2018)[5]. En nous inspirant d’un scénario ambitieux (Esculier et Barles 2020), nous visons un taux de recyclage de 80 % sur l’azote et le phosphore d’ici 2050. Nous détaillerons les mesures associées à ce scénario dans un second temps. À titre de comparaison, le taux de recyclage des nutriments dans l’agglomération parisienne au début du XXe siècle était d’environ 50 %, le taux actuel pour cette aire urbaine est de 3 % pour l’azote et 30 % pour le phosphore (Esculier 2018).

Cette transformation a comme conséquence principale de remettre en question les pratiques d’assainissement actuelles. Il est en effet nécessaire de développer la séparation à la source de l’urine afin que cette ressource qui concentre la majorité des nutriments ne soit pas diluée dans les égouts[6]. Le principal enjeu n’est pas lié à la collecte (urinoirs masculins ou féminins et toilettes à séparation d’urine peuvent facilement être généralisés) mais se trouve dans la construction de filières de traitement et de valorisation. Les procédés de concentration d’urine sont encore au stade de démonstration et le modèle économique de la filière reste à élaborer.

2- Vers une production amont décarbonée et résiliente

Cet axe se concentre sur les étapes de production amont : l’agriculture, mais aussi la pêche et l’aquaculture. Le premier objectif de réduction des productions animales est incontournable pour que les émissions de GES du secteur décroissent de manière significative. Les autres objectifs participent également à diminuer les émissions tout en renforçant la résilience du secteur face aux perturbations en cours.

Les impacts économiques de ces évolutions (emplois, rémunération des producteurs, pouvoir d’achat) sont abordés dans la dernière partie de cette fiche

Objectif 3 : Réorienter les productions animales vers des pratiques favorisant la qualité, la durabilité et l’autonomie

Les productions animales rassemblent des systèmes très hétérogènes en France. Au total, l’élevage est à l’origine de près de 90 % des émissions de GES de l’agriculture, occupe environ 85 % des terres agricoles et concurrence fortement l’alimentation humaine en consommant environ 60 % des céréales non exportées (Solagro 2019, Les Greniers d’Abondance 2020). Les systèmes d’élevage ou de pêche industriels, largement majoritaires en termes de volumes produits, génèrent une pression considérable sur les écosystèmes et la biodiversité et affichent une forte dépendance à des ressources extérieures limitées (aliments pour animaux, énergie, stocks halieutiques).

Réduire les volumes, développer les productions de qualité et l’autonomie fourragère sont des évolutions incontournables pour réduire les impacts du secteur et sa vulnérabilité face à l’accentuation des contraintes extérieures. Nous visons une diminution d’un tiers de la production de lait et d’œufs, une division par deux des produits de la pêche, et une division par trois des productions de viande bovine, de porc et de volaille. Le choix de ces ordres de grandeur est un compromis entre diminution des émissions de GES et acceptabilité par les consommateurs et le monde agricole. En l’état, ces efforts de sobriété sur la production permettent de diminuer d’environ 60 % les émissions agricoles de GES (voir chiffrage dans la partie IV). Des efforts plus importants sur le cheptel bovin sont nécessaires si l’on souhaite aller plus loin dans la réduction des émissions de GES. 

Environ deux tiers des diminutions de production sont liés à une réduction du cheptel, le reste est la conséquence de pratiques d’élevage moins intensives.

Nous évaluons les impacts de ces changements dans la dernière partie de cette fiche et montrons que la réduction des productions peut s’accompagner d’une meilleure rémunération des éleveurs et d’un impact modéré sur le pouvoir d’achat, voire positif selon les changements de régimes alimentaires associés.

Objectif 4 : Généraliser les pratiques agroécologiques

On définit l’agroécologie comme une approche globale cherchant à construire des systèmes agraires soutenables et résilients grâce à l’application de savoirs issus de différentes disciplines (agronomie, écologie, sociologie…). Les grands principes qui guident ces évolutions sont la recherche d’une plus grande diversité à toutes les échelles (génétique, assolement, paysage), d’un usage économe des ressources (eau, engrais, énergie), d’une plus grande autonomie dans les moyens de production (fertilisation, énergie et travail humain, semences, alimentation animale), d’une meilleure protection des milieux (eau, sols, biodiversité). De nombreuses pratiques qui se déploient aujourd’hui sont des pratiques agroécologiques : agroforesterie[7], associations de plusieurs cultures au sein d’une même parcelle, mélanges de différentes variétés pour une culture donnée, couverts végétaux entre deux cultures, travail superficiel du sol et arrêt du labour, lutte biologique sans pesticides, troupeaux mixtes, élevage à l’herbe, présence de surfaces d’intérêt écologique (arbres, surfaces toujours en herbe, zones humides…), etc.

Ainsi définie, l’agroécologie est donc en opposition avec les formes d’agriculture conventionnelle dominantes. L’agriculture biologique, telle qu’historiquement conçue, fournit un socle de pratiques et un référentiel solides pour développer encore davantage l’agroécologie. D’autres formes se développent également en France comme l’agriculture de conservation[8], l’élevage à l’herbe des ruminants, ou les systèmes de polyculture élevage valorisant la complémentarité entre productions végétales et animales.

Nous ne cherchons pas dans le PTEF à définir les itinéraires techniques précis à emprunter et renvoyons pour cela aux travaux de référence sur le sujet (voir par exemple Afterres2050 de Solagro, les études des CIVAM, de la FNAB, de Pour une Agriculture du Vivant, ainsi que les travaux de l’INRAE ou des instituts techniques agricoles[9]). Nous nous attacherons surtout, dans la deuxième partie du projet, à dégager les mesures transversales permettant de généraliser ces modes de production.

Dans la transformation envisagée du secteur, nous considérons que l’ensemble des terres agricoles est géré en 2050 avec des pratiques agroécologiques fortes (voir les exemples de pratiques cités ci-dessus) permettant en moyenne d’atteindre les objectifs agronomiques et environnementaux détaillés dans le scénario Afterres2050 (voir partie D de cette fiche). La certification en agriculture biologique devient une évolution logique et économiquement avantageuse pour de nombreuses exploitations, si bien qu’on suppose que 50 % des surfaces au moins sont concernées.

La généralisation des pratiques agroécologiques a l’avantage d’augmenter la teneur des sols agricoles en matière organique et donc de séquestrer du carbone. Nous évoquons ce potentiel et les limites associées dans l’annexe 4.

Objectif 5 : Développer l’autonomie énergétique du secteur agricole

Dans un double objectif de décarbonation et de résilience, le PTEF vise à rendre le secteur agricole largement autonome du point de vue énergétique. Une partie de la biomasse produite sera pour ce faire convertie en énergie pour les travaux des champs. Nous prenons comme objectif qu’en dehors de l’électricité, toute l’énergie utilisée en agriculture est produite par l’agriculture grâce à un mix de ressources et de procédés de conversion.

L’agriculture parvient par ailleurs à dégager un modeste surplus d’énergie pour le reste de la société. Le chiffrage de ces évolutions est proposé dans la dernière partie de cette fiche.

3- Transformer l’offre alimentaire et les habitudes de consommation

Objectif 6 : Adopter des régimes sains et soutenables

En parallèle de la diminution des productions animales, le PTEF propose de réduire la consommation de produits d’origine animale dans le cadre d’un rééquilibrage alimentaire en ligne avec les recommandations sanitaires. Cette évolution des assiettes est nécessaire afin d’éviter une augmentation de l’empreinte carbone liée à un report des consommations sur des produits importés.

Nous supposons pour chaque produit d’origine animale une diminution de la consommation proche de celle de la production (voir Objectif 3). Les écarts sont dus d’une part à la réduction des pertes et gaspillages qui permet d’augmenter la disponibilité et d’autre part au rôle des exportations et des importations dans l’offre finale des produits. Nous partons du scénario Afterres2050 (Solagro 2016) qui prend en compte ces différents paramètres, en particulier une division par deux des pertes et gaspillages, et à partir duquel nous reprenons déjà les chiffrages de production agricole (voir partie IV).

À l’image des objectifs fixés dans la partie « production », définir l’assiette moyenne souhaitable nécessite de trouver un compromis entre la réduction des impacts (santé et environnement) et l’acceptabilité des changements. En plus des aliments ayant le plus d’impact vis-à-vis des émissions de GES (produits animaux), l’assiette proposée s’inscrit dans le renforcement de l’axe « prévention » du secteur de la santé en diminuant la consommation de certains produits (produits sucrés, graisses animales, produits ultra-transformés, alcools) conformément aux recommandations nutritionnelles (HCSP 2018 ; EAT-Lancet 2019).

Contenu de l’assiette
pour certains produits (g/j)a

Actuel
(2014-2015)b

PTEF
(2050)c

Viandes

   

   Viande rouge (bœuf, mouton)

34

12

   Porc

41

16

   Volaille

26

12

Poissons

23

8

Plats préparés à base de viandes ou de poissons

24

6

Produits laitiers

   

   Lait 

75

40

   Yaourts et fromages blancs      

77

40

   Fromages

31

20

   Matières grasses (beurre, crème)

9

6

Œufs

13

11

Fruits et légumes frais

260

450

Pain, pâtes, riz et autres céréales

179

270

Légumineuses

8

80

Autres protéines alternatives végétales (soja, fruits à coque)

4

40

Sucre

21

17

Boissons sucrées

174

139

Boissons alcoolisées

155

113

Stimulants (café, thé, cacao)d

259

200

a Quantités « ingérées », au sens des enquêtes de consommation alimentaire INCA
b D’après l’enquête INCA 3 (ANSES 2017) et Agreste (2019) pour la distinction viande rouge / porc dans la consommation de viandes hors volailles
c Valeurs indicatives représentatives de l’assiette Afterres2050, consolidées avec l’assiette EAT-Lancet (2019) et prenant en compte les évolutions des productions sur le territoire
d La production de café et cacao peut être associée à de la déforestation dans certains pays 

Cette transformation des régimes alimentaires est alignée avec les recommandations nutritionnelles formulées par de nombreux experts, dont le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP 2018), le GIEC (2019) et un groupe international de chercheurs ayant intégré le respect des limites planétaires dans l’équation (EAT-Lancet 2019). Il s’agit d’une assiette moyenne laissant place à de nombreuses déclinaisons et pouvant s’adapter aux besoins physiologiques particuliers de certaines personnes (enfants, femmes enceintes, personnes âgées…).

En particulier, un tel régime « flexitarien » satisfait pleinement aux besoins en calories, en protéines, ou en calcium, et se trouve corrélé à une meilleure santé (ANSES 2017, Solagro 2019, EAT-Lancet 2019)[10].

 

IV- Le système alimentaire après transformation

Description physique du secteur après transformation :

L’agriculture se transforme en profondeur. Elle se diversifie, gagne en autonomie, utilise moins de ressources, réduit ses émissions de GES et restaure les écosystèmes. L’élevage intensif régresse fortement au profit de productions de qualité et rémunératrices. La production de biomasse non alimentaire augmente et permet à l’agriculture d’être autonome en énergie.

Nous reprenons la plupart des chiffrages proposés dans le scénario Afterres2050 de Solagro (2016) pour caractériser les évolutions physiques du système. On suppose que d’ici 2050, 500 000 hectares de terres agricoles sont perdus par artificialisation (50 %) et par enfrichement (50 %). La poursuite de la tendance actuelle conduirait à une perte quatre fois plus importante. 

Surfaces agricoles
(millions d’hectares)

Actuel
(2018)a

PTEFb

Surface agricole utile totale

28,6

28,1

Céréales

9

8,6

Oléagineux

2,4

2,4

Protéagineux

0,2

2,4

Cultures fourragères annuelles

1,7

0,5

Prairies temporaires

3

2

Prairies permanentes

9,3

9

Autresc

3

3,2

a D’après les données d’Agreste (2019) Graph’Agri 2019
b Similaire au scénario Afterres2050
c Cultures industrielles, vignes et vergers, cultures légumières, surfaces non productives (jachères…)

La production globale diminue, en particulier sur les céréales, mais la disponibilité alimentaire augmente car la réduction des productions animales relâche la concurrence avec l’alimentation humaine. Cela permet de nourrir une population croissante et d’augmenter le solde exportateur à destination des pays dont la sécurité alimentaire est la plus menacée par le changement climatique. En revanche, les exportations destinées à l’alimentation animale, notamment au sein de l’UE, diminuent.

 

 

Productionsa

Actuel
(2018)b

PTEFc

Productions végétales

   

Céréales (Mt)d

69

44

   dont exportations

35

23

   dont alimentation animale

20

8

   dont alimentation humaine

7

9

   dont autres utilisations

7

4

Oléagineux (Mt)

6,6

5,3

Protéagineux (Mt)

0,7

6,9

Fruits et légumes frais (Mt)

7,9

15,5

Productions animales

   

Cheptel bovin (M de têtes)

18,5

8

   dont vaches laitières

3,5

2,5e

   dont vaches allaitantes

4,1

1,2

Lait de vache (Gl)

23,8

16

Viande bovine (Mtec)

1,7

0,6

Cheptel ovin caprin (M de têtes)

8,4

8

Cheptel porcin (M de têtes)

13,7

7

Viande de porc (Mtec)

2,2

0,7

Cheptel poulets de chair (M de têtes)

155

80

Viande de volaille (Mtec)

1,8

0,6

Cheptel poules pondeuses (M de têtes)

48

35

Œufs de poules (Mt éq œuf coquille)

952

630

Produits de la pêche et de l’aquaculture

   

Pêche industrielle (kt)

506

200

Pêche artisanale (kt)

50

45

Pisciculture (kt)

49

60

Conchyliculture (kt)

128

128

a k = milliers ; M = millions ; G = milliards ; t = tonnes ; l = litres ; ec = équivalent carcasse
b D’après les données d’Agreste (2019) Graph’Agri 2019
c Similaire au scénario Afterres2050 pour les productions végétales, réduction plus forte pour les productions animales
d D’après les données de Passion Céréales (2018)
e Au sein de vaches laitières, les races mixtes (lait et viande) se développent

 

Les besoins en transport et l’utilisation des ressources et des intrants décroissent.

Évolution
de certains paramètres

Actuela

PTEFb

Eau d’irrigation

3 200 Mm3 

-15 %

Énergie pour travaux et bâtiments agricoles

3,4 Mtep

-30 %

Engrais minéraux (N, P, K)

3 080 kt

-85 %

Pesticides

70 kt

-85 %

Transport maritime

115 Gt.km

-90 %

Transport routier

83 Gt.km

-65 %

a Voir tableaux précédents

b Similaire au scénario Afterres2050 pour l’eau d’irrigation et l’énergie ; les valeurs pour les engrais minéraux et les pesticides sont plus ambitieuses que les hypothèses d’Afterres2050 (respectivement -60 % et -70 %) car le recyclage des nutriments est meilleur dans le PTEF (objectif 2) et l’usage des pesticides fortement réduit pour enrayer l’effondrement de la biodiversité des milieux agricoles ; les évolutions pour le transport sont liées aux hypothèses détaillées dans l’objectif 1

 

Les impacts du secteur après transformation :
  • Les émissions directes de l’agriculture diminuent de plus de moitié, essentiellement du fait de la réduction du cheptel bovin et de la plus faible fertilisation azotée. La question de la séquestration de carbone dans les sols agricoles, et le parti pris de ne pas l’inclure dans le chiffrage des émissions de GES, sont abordés en annexe 4. L’énergie utilisée dans les industries agroalimentaires est pratiquement décarbonée et les émissions de HFC liées aux fluides frigorigènes disparaissent. L’empreinte carbone totale de l’alimentation diminue d’un facteur 3 à 4, selon le niveau de décarbonation des autres activités amont et aval et la part de produits animaux exportés. 

Émissions de GES
du système alimentaire
(MteqCO2)

Actuela

PTEF

Émissions directes de l’agricultureb

98,6 

41 

            dont méthane des ruminants 

44,4

20

            dont apports d’azote sur les sols

29,6

15

            dont effluents d’élevage

13,8

5

            dont consommation d’énergie

8,9

0

            dont chaulage

1,9

1

Émissions de GES directes des industries agroalimentaires

10,2

2

Empreinte carbone du système alimentairec

163,3

51

            dont fabrication des intrants 

14,8

4

            dont émissions directes de l’agriculture 

94,6

37

            dont industries agroalimentaires 

9

2

            dont transport des marchandises 

22

3,5

            dont courses et transport des personnes 

8,2

1,5

            dont commerces et restaurants

7,4

1,5

            dont restauration à domicile 

7,3

1,5

a Voir sources dans le tableau partie B

b Les hypothèses sont les suivantes : diminution de 55 % des émissions du cheptel ruminant proportionnelle à la diminution des effectifs ; diminution de moitié des émissions dues aux apports d’azote sur les sols (hypothèse Afterres2050) ; diminution de 65 % des émissions dues aux effluents proportionnelle à la réduction globale du nombre d’animaux d’élevage ; l’énergie utilisée sur les exploitations est complétement décarbonée (électricité + biomasse)

c Les hypothèses sont les suivantes : diminution de 75 % pour la fabrication des engrais minéraux proportionnelle à la réduction de leur usage, l’énergie utilisée pour la synthèse est peu carbonée mais des émissions de N2O subsistent ; la balance carbone des échanges commerciaux est légèrement négative, notamment car la France exporte des produits animaux, et vient diminuer les émissions intérieures du secteur agricole (hypothèse, similaire à aujourd’hui : -4 MteqCO2) ; les autres secteurs économiques (fret, mobilité, bâtiments) sont supposés fortement décarbonés mais les valeurs sont ici données à titre indicatif.

  • Côté énergie, un chiffrage illustrant une évolution possible est présenté en annexe 1. L’agriculture devient autonome en carburants et combustibles en convertissant une partie de la biomasse produite sur les fermes. Cette production d’énergie ne concurrence pas l’alimentation car la biomasse utilisée est issue soit de matière « lignocellulosique » non consommable par les hommes (pailles, couverts végétaux), soit d’huiles végétales associées à la production d’aliments pour les animaux d’élevage (tourteaux). L’agriculture consomme toujours un peu d’électricité décarbonée, produite sur les exploitations ou non. Le secteur agricole dégage un surplus d’énergie de l’ordre de 2,5 Mtep pour le reste de la société.
  • Parmi les autres impacts de cette transformation, la pression exercée sur les écosystèmes se réduit considérablement, notamment la déforestation en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est associée à nos consommations. En France, la restauration des paysages, la diversification des cultures et la diminution des intrants, permettent à la biodiversité de se reconstruire. Les pollutions agricoles diminuent et avec elles le coût de traitement des eaux et des maladies professionnelles. La santé des consommateurs s’améliore également grâce à un régime plus équilibré.
Description « emploi » du secteur :

Un chiffrage détaillé présentant les hypothèses de calcul est fourni en annexe 2.

  • Une conséquence majeure de la transformation du secteur est l’augmentation des actifs agricoles. Le volume de travail passe de 710 000 à environ 1 251 000 ETP en 30 ans (+76 %). À titre de comparaison, l’agriculture employait environ 1 400 000 ETP il y a 30 ans, en 1990 (Agreste 2007). Nous faisons en particulier l’hypothèse que le nombre d’éleveurs augmente, comme dans les autres productions.
  • Cette augmentation du volume de travail est liée à trois phénomènes principaux :
    • La relocalisation sur le territoire de la majeure partie des productions de fruits et légumes (366 000 ETP) ;
    • La généralisation des pratiques agroécologiques (133 000 ETP) ;
    • La diversification des activités de transformation et de commercialisation par les producteurs eux-mêmes (42 000 ETP).
  • En revanche, des destructions d’emplois ont lieu dans les activités « amont » d’agrofourniture (fabrication d’engrais, de pesticides, d’aliments pour animaux, services vétérinaires). Nous les estimons à près de 19 000 ETP.
  • De la même façon, des emplois disparaissent dans les secteurs « aval », en particulier dans les industries agroalimentaires et dans le négoce de produits agricoles et alimentaires. Nous estimons une perte nette d’environ 69 000 ETP.
  • Le secteur de la pêche perd quant à lui environ 4 000 ETP.

Le bilan reste au final largement positif avec une création nette d’environ 451 000 ETP.

Description « économie » du secteur :
  • L’ensemble des transformations au sein du secteur a des effets économiques majeurs qui peuvent se conjuguer ou se compenser. Nous proposons une voie qui permet à la fois d’améliorer la rémunération des nouveaux actifs agricoles et de maintenir un prix de l’alimentation largement accessible pour les consommateurs. Le chiffrage précis est présenté en annexe 3.
  • Côté agriculteurs, l’adoption généralisée de pratiques agroécologiques se traduit par une forte diminution des charges (-40 %) liées aux achats d’engrais, de pesticides, d’aliments pour animaux, de dépenses vétérinaires ou d’énergie. Les volumes produits décroissent (en moyenne -15 % en productions végétales, -60 % en productions animales) mais les prix payés aux agriculteurs augmentent (respectivement +15 % et +95 %). La valeur ajoutée brute de l’agriculture augmente au final d’environ 47 %. On suppose également que l’agriculture devient moins intensive en capital (machines et bâtiments d’élevage notamment) et que la dette des agriculteurs se réduit, ce qui améliore leurs bilans. Par ailleurs, on suppose qu’une partie des dépenses publiques (dépollution des eaux, soins médicaux) évitées grâce aux nouvelles pratiques agricoles ou habitudes alimentaires, est directement reversée aux agriculteurs. Au final, le résultat courant du secteur agricole fait plus que doubler, permettant de payer les actifs supplémentaires tout en augmentant leur rémunération de 8 %.
  • Côté consommateurs, l’augmentation des prix payés aux producteurs a un impact modéré voire nul sur leur budget. En effet, sur 100 euros d’achats alimentaires, 7 euros reviennent aujourd’hui en moyenne aux agriculteurs et 41 euros aux intermédiaires (entreprises de la transformation et de la distribution) (Boyer 2019). En mettant en place des mesures pour s’assurer que l’essentiel de la valeur supplémentaire associée aux nouvelles pratiques agricoles revienne aux producteurs, une augmentation de 1 % du budget pour les produits végétaux suffit pour que le prix payé aux agriculteurs augmente de 14 %[11]. Pour les produits animaux, cette augmentation serait de 7 % pour un doublement du prix payé aux producteurs. Or la consommation de produits animaux est amenée à décroître significativement, l’impact global sur le pouvoir d’achat serait donc a priori positif.
  • Le « coût économique » associé à ces hypothèses de répartition de la valeur se trouve dans la diminution de l’excédent commercial des pays dont nous importons certains produits agricoles ou intrants, dans la destruction d’emplois au sein des entreprises de l’agrofourniture et de l’agroalimentaire, et dans la réduction des profits dégagés par ces acteurs.

Annexe 1 : Bilan énergétique du secteur après transformation

On donne ci-dessous un exemple de bilan énergétique du secteur après transformation. Les chiffres ne sont pas figés et permettent d’illustrer la diversité des ressources mobilisables et des procédés de conversion. D’autres combinaisons peuvent être envisagées. Contrairement aux chiffrages précédents, le PTEF se distingue ici du scénario Afterres2050 par un développement plus faible de la méthanisation (3,3 Mtep contre 10,7).

La production d’énergie par le secteur agricole ne concurrence pas l’alimentation humaine. La plupart des ressources mobilisées correspondent à de la biomasse lignocellulosique (paille, herbe, couverts végétaux) pour la production de biogaz et de biocarburants deuxième génération (2G). L’utilisation directe de cultures alimentaires pour la production de bioéthanol disparaît. La production de biodiesel et d’huile pure carburant est liée à la production intérieure d’oléagineux (colza, tournesol, soja), elle même dimensionnée par rapport aux besoins de tourteaux en alimentation animale. Les oléagineux fournissent 5,3 Mt de grains dont on extrait 2,1 Mt d’huiles (on prend un rendement moyen de 40 %). On considère qu’un tiers de cette production est dédiée à l’alimentation humaine et à certains usages spécifiques (lubrifiants) et le reste à la production de carburants.

Bilan énergétique de l’agriculture (Mtep)

Actuela

PTEF

RESSOURCES

3,8

5

Biocarburants liquides

3,3b

1,6

     Bioéthanol (céréales, betterave)

0,5

0

     Biodiesel (colza, soja, huile de palme)

2,8

1

     Huile pure carburantc

0

0,4

     Biocarburants 2Gd

0

0,2

Biogaz

0,5

3,3

     Déchets alimentaires

0,3

0,5

     Effluents d’élevage

0,2

0,7

     Pailles et autres résidus de cultures

0

0,7

     Cultures intermédiaires (couverts végétaux)

0

1,2

     Fourrages méthanisés (surplus d’herbe)

0

0,2

Fourrages pour traction animale

0

0,1

USAGES

3,4

2,5

Traction et travaux des champs

2,4

1,7

     Carburants liquides

2,4

08

     Carburants gaz

0

0,8

     Traction animale

0

0,1

Combustibles

0,4

0,3

     Gaz naturel

0,3

0

     Biogaz

0

0,2

     Fioul

0,05

0

     Bois

0,05

0,1

Électricité

0,6

0,5

BILAN

+0,4

+1

a Les données sont issues de Agreste (2019) Graph’Agri 2019 ; MTES (2019) Chiffres clés des énergies renouvelables ; Solagro (2016) Afterres2050

b Dont 20 % importés

c L’huile pure carburant est issue d’un simple pressage de graines oléagineuses (colza, tournesol…), éventuellement légèrement raffinée. Elle s’utilise telle quelle dans des moteurs spécifiques ou des moteurs diesel ayant un dispositif de préchauffage.

d Les biocarburants 2G sont produits à partir de biomasse lignocellulosique (pailles, cultures intermédiaires…), ils ont ainsi l’avantage de ne pas concurrencer l’alimentation humaine. Le procédé de conversion est maîtrisé et permet de produire du bioéthanol ou du biodiesel. La filière est cependant encore en développement.

Annexe 2 : Évolution de l’emploi dans le secteur

1-  Production agricole

On considère trois paramètres qui jouent sur le besoin en main-d’œuvre dans le PTEF :

  • La relocalisation sur le territoire de la majeure partie des productions de fruits et légumes ;
  • La généralisation des pratiques agroécologiques ;
  • La diversification des activités de transformation et de commercialisation par les producteurs eux-mêmes.

Aujourd’hui, l’agriculture française compte 436 000 fermes et nécessite une quantité de travail de 710 000 ETP (Agreste 2019). Les exploitations spécialisées en horticulture maraîchage représentent 15 000 fermes et 60 450 ETP (Agreste 2019).

a.   Relocalisation de la production maraîchère

On s’appuie sur le scénario « idéal » du plaidoyer Fermes d’Avenir (2016) qui considère que produire sur le territoire l’ensemble des fruits et légumes consommés par les Français – en prenant en compte l’évolution vers un régime plus végétal – nécessiterait la création de 100 000 fermes de maraîchage diversifié de 2 ha employant en moyenne 4 ETP. Fermes d’Avenir estime un scénario « réaliste » de création de 25 000 fermes d’ici 2030. Nous considérons que d’ici 2050, nous pourrions viser la création de 75 000 fermes en maraîchage diversifié. La création d’emploi associée serait donc de 300 000 ETP.

Fermes d’Avenir estime par ailleurs que la conversion de l’ensemble des petites exploitations maraîchères actuelles et de la moitié des moyennes exploitations à un modèle d’agriculture biologique et diversifiée permettrait une création supplémentaire de 66 000 ETP.

Nous retenons donc que la relocalisation de la production maraîchère et l’essor du modèle type « Fermes d’Avenir » augmenteraient les besoins en main-d’œuvre d’environ 366 000 ETP.

b.   Généralisation des pratiques agroécologiques

L’hypothèse de base est que les pratiques agroécologiques nécessitent plus de travail pour une même production : augmentation des travaux nécessaires à la conduite de cultures plus diversifiées (mise en place, traitement, récolte), mise en place et entretien d’arbres et d’autres éléments de paysage (zones humides, surfaces toujours en herbe), augmentation de l’autoproduction de certains intrants (engrais, semences, aliments pour animaux), etc.

Les études sur le sujet sont peu nombreuses, on se base sur le travail de Bertin et al. (2016) qui évalue le surplus de main-d’œuvre nécessaire dans les exploitations certifiées « agriculture biologique ». Cela permet d’avoir une première idée de ce qui pourrait se passer avec une généralisation des pratiques agroécologiques.

Le surplus de main-d’œuvre en agriculture biologique est en moyenne compris entre 0,2 et 0,5 ETP par exploitation (Bertin et al. 2016). Cette valeur varie selon la taille des exploitations et le type de production. On suppose dans le PTEF une valeur moyenne de 0,35 ETP supplémentaire par exploitation suite à la mise en œuvre de pratiques agroécologiques. Cette moyenne masque les évolutions propres à certaines productions et sous-estime probablement le besoin réel si on considère que le modèle agricole de demain sera encore plus intensif en main d’œuvre que le modèle d’agriculture biologique d’aujourd’hui pour les raisons évoquées plus haut (diversification des cultures et des paysages, plus grande autoproduction). Nous considérons néanmoins que cela permet de donner un premier ordre de grandeur des évolutions attendues.

En appliquant les 0,35 ETP supplémentaires à 90 % des exploitations actuelles hors maraîchage[12], soit 379 000 fermes, on obtient un besoin en main-d’œuvre supplémentaire de 133 000 ETP.

Nous faisons avec cette méthodologie l’hypothèse que l’évolution des volumes de production, en particulier dans l’élevage, ne joue pas sur l’emploi. Au contraire, dans le PTEF le nombre d’éleveurs augmente suivant la valeur moyenne de 0,35 ETP par exploitation. Ces choix sont réalistes d’un point de vue économique (annexe 3), notamment par la baisse de charges et l’augmentation des prix payés aux producteurs. Une analyse plus fine, par filière de production, reste néanmoins souhaitable.

c.    Diversification des activités à la ferme

On suppose que la relocalisation des circuits de distribution et la recherche d’une meilleure valeur ajoutée poussent les agriculteurs à développer les activités de transformation à la ferme et la commercialisation en vente directe.

Sur la base de l’étude de Bertin et al. (2016), nous prenons une valeur moyenne de 0,5 ETP en plus par exploitation développant une activité de transformation ou de vente directe. Les mêmes réserves que celles évoquées plus haut pour l’agroécologie s’appliquent ici par rapport à la méthodologie et au choix de cette valeur moyenne.

En appliquant ce facteur à 20 % des exploitations actuelles hors maraîchage[13], soit 84 000 fermes, la quantité de travail supplémentaire est de 42 000 ETP.

d.   Total production agricole

Au total, 541 000 ETP sont créés dans la production agricole.

2- Pêche et aquaculture

On suppose ici que les emplois dans les différentes filières évoluent proportionnellement aux volumes des productions (voir partie IV). La ventilation de ces volumes entre pêche industrielle, pêche artisanale et pisciculture a par ailleurs été faite de manière à ce que l’augmentation du prix à payer en sortie de bateau ou de bassin ne dépasse pas 50 %. Avec l’objectif d’une diminution par deux des volumes produits pour préserver la ressource et limiter les impacts liés à la pêche industrielle, ce seuil de 50 % est un compromis entre le maintien de l’emploi dans le secteur et le consentement à payer le poisson plus cher.

Au total, 4 000 ETP sont perdus dans cette branche du système alimentaire.

Emplois
dans la pêche et l’aquaculture
(ETP)

Actuel
(2017)a

PTEF
(2050)

Pêche industrielle

6 500

2 530

Pêche artisanale

7 040

6 410

Pisciculture

2 450

3 020

Conchyliculture

6 380

6 380

TOTAL         

22 370

18 340

a Données issues de STECF (2019)

 

3-     Industries agroalimentaires

L’activité des industries agroalimentaires hors fabrication de boissons représente 339 510 ETP en 2016 (ESANE 2016)[14]. On suppose que le PTEF fait évoluer les besoins en main-d’œuvre de deux manières.

Un premier effet est lié à la variation des volumes à traiter (voir partie IV). On fait l’hypothèse que les conséquences sur l’emploi sont proportionnelles à ces changements.

Un deuxième effet est lié à la reterritorialisation de certaines filières et donc des outils de transformation. On fait l’hypothèse que pour un volume donné de produits agricoles à traiter, le fait que cette transformation soit assurée par un plus grand nombre d’unités mieux réparties sur le territoire a un effet positif sur l’emploi. Il n’existe pas à notre connaissance d’étude sur le sujet, aussi fixons-nous arbitrairement la valeur de cette augmentation à 5 % en considérant qu’il s’agit d’une estimation prudente. Cette hypothèse devra à l’avenir être consolidée et différenciée selon les filières, mais les ordres de grandeur en jeu ne devraient pas changer.

Les calculs présentés dans le tableau ci-dessous ne tiennent pas compte des exportations et des importations. Ils gagneraient à être consolidés en ce sens, mais à nouveau, nous considérons que cela ne change pas les ordres de grandeur estimés.  

Emplois
dans l’agroalimentaire
(ETP)

Actuel
(2016)a

Effet volume

PTEF
(2050)

Travail des grains et fabrication produits amylacés

13 090

+65 %b

22 690

Fabrication produits boulangerie-pâtisserie et pâtes

44 140

+35 %c

62 570

Transformation fruits et légumes

23 180

+20 %d

29 210

Fabrication huiles et graisses animales et végétales

3 540

0 %e

3 710

Fabrication produits laitiers

55 980

-33 %

39 380

Transformation viandes et préparations viandes

98 930

-67 %

34 280

Transformation produits de la mer

12 670

-50 %

6 650

Fabrication aliments pour animaux

16 540

-67 %

5 730

Fabrication autres produits alimentairesf

71 440

0 %f

75 020

TOTAL

339 510

 

279 240

a Données issues de la base de données ESANE de l’INSEE

b La consommation de pain, pâtes, riz, autres céréales et légumineuses passe de 190 à 350 g/j, on suppose qu’un quart de cette augmentation correspond à des produits peu transformés (produits secs en vrac). L’augmentation des volumes à transformer est donc de 120 g/j. En supposant qu’une partie (5 %) de notre consommation actuelle est déjà peu transformée, les besoins en transformation augmentent par conséquent d’environ 65 %.

c La consommation de pain, pâtes, riz, autres céréales passe de 180 à 270 g/j soit une augmentation de 50 %. Ce taux s’applique aux catégories « fabrication industrielle de pain et pâtisseries fraîche » et « fabrication de pâtes alimentaires » qui regroupent 31 950 ETP soit 72 % du poste « fabrication de produits de boulangerie-pâtisserie et pâtes ». L’effet volume total est donc d’environ 35 %.

d La production française double, on suppose que seule 20 % de cette hausse est transformée.

e On suppose que les pertes d’emplois pour la production de graisses animales sont compensées par des gains d’emplois pour la production de graisses végétales.

f Sucre, chocolats, confiseries, thés et cafés, sauces, plats préparés. On suppose que la baisse des consommations pour certains de ces produits est compensée par une hausse des consommations pour d’autres produits transformés (protéines alternatives végétales notamment).

Au total, environ 60 300 ETP sont perdus dans les industries agroalimentaires.

4- Autres activités du secteur

a.   Fourniture d’intrants et de services

Les emplois dans la filière fertilisation sont estimés à 4 210 ETP en 2016 (ESANE 2016). On suppose qu’environ 60 % des 3 000 kt d’engrais minéraux sont importés, le reste (1 200 kt) est produit sur le territoire (GCL 2010). Les consommations d’engrais minéraux diminuent de 85 % dans le cadre du PTEF. On suppose que les baisses de consommation se traduisent d’abord par une diminution des importations puis par une diminution des productions sur le territoire. Ainsi, on fait l’hypothèse que la filière réduit son activité d’environ 50 %, fournit les 500 kt de consommation territoriale et exporte le surplus. En conséquence, 2 100 ETP sont perdus.

Les emplois dans la filière pesticides sont quant à eux estimés à 5 530 ETP en 2016 (ESANE 2016). La balance commerciale du secteur est a priori positive[15]. On suppose une baisse d’activité de 50 % pour la filière, compatible avec l’approvisionnement des exploitations françaises (consommation en baisse de 85 %) et le maintien d’un solde exportateur. La baisse d’emplois associée est d’environ 2 800 ETP.

Les services vétérinaires (soins, production et distribution de médicaments) représentent 19 700 ETP[16]. Environ 23 % du chiffre d’affaires du secteur concerne les bovins et 5 % les autres animaux de ferme, soit respectivement 4 530 et 990 ETP. On suppose une réduction de l’activité proportionnelle à la diminution du cheptel bovin de 57 % et du reste des animaux de ferme de moitié. La perte d’activité associée est donc d’environ 3 100 ETP.

b.   Commerce et négoce

Les emplois dans les secteurs du commerce de gros de produits agricoles bruts et du commerce de gros de produits alimentaires et boissons représentent respectivement 39 280 et 154 320 ETP (ESANE 2016). On suppose que la diminution globale des volumes produits et des flux logistiques a un effet négatif sur l’emploi dans ces secteurs. Nous faisons l’hypothèse d’une diminution de 10 %, celle-ci restant à consolider. Par conséquent, environ 19 400 ETP sont perdus.

c.    Artisanat commercial

Ce secteur rassemble les métiers d’artisans boulangers-pâtissiers (133 340 ETP plus 6 780 ETP pour la cuisson des produits de boulangerie) et bouchers-charcutiers (10 610 ETP). Nous faisons l’hypothèse d’une augmentation de 10 % en boulangerie-pâtisserie et d’une diminution de 20 % en boucherie-charcuterie. Ces valeurs sont indicatives et nécessiteraient d’être consolidées avec des données de consommation et d’économie des secteurs en question. Il en résulte une création nette de 11 900 ETP.

5- Bilan évolution de l’emploi dans le secteur

Emplois dans le système alimentaire (ETP)

Actuel

Variation

PTEF (2050)

Production agricole

710 000

+541 000

1 241 000

Pêche et aquaculture

22 370

-4 030

18 340

Industries agroalimentaires

339 510

-60 270

279 240

Fourniture d’intrants et de services

15 260

-8 000

7 260

Commerce de gros et négoce

193 600

-19 360

174 240

Artisanat commercial

150 730

+11 890

162 620

TOTAL

1 431 470

+451 230

1 882 700

Annexe 3 : Évolution de la valeur créée et de sa répartition

Le tableau ci-dessous donne un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler l’équilibre économique du secteur agricole après transformation. Les valeurs sont indicatives et servent avant tout à montrer où se situent les marges de manœuvre pour rémunérer une population agricole plus importante. 

Bilan comptable du secteur agricole 

Actuela

PTEF (2050)

Ressources (milliards d’euros)

   

Productions (a)

73,6

69,1

   Végétales

43

42

      variation du volume

 

-15 %

      variation du prix

 

+15 %

   Animales

25,9

20,2

      variation du volume

 

-60 %

      variation du prix

 

+95 %b

   Services

4,7

6,8c

Subventions (b)

9

11,1d

Emplois (milliards d’euros)

   

Consommations intermédiaires (c)

45

27,2e

   Semences et plants

2,5

2,3

   Engrais

3,9

1,6

   Pesticides

3,2

1,3

   Dépenses vétérinaires

1,4

0,6

   Aliments pour animaux

14,7

4,4

   Énergie et lubrifiants

3,8

1,9

   Entretien matériel et bâtiments

3,8

3,4

   Services de travaux agricoles

4,4

4,4

   Autres biens et services

7,3

7,3

Consommation de capital fixe (d)

10,3

6,2f

Impôts à la production (e)

1,6

1,6

Revenus des facteurs de production

   

   Rémunération des salariés (f)

7,9

10,1

   Charges locatives (g)

2,6

2,6

   Charges financières (h)

0,6

0,6

Valeur ajoutée brute (A = a – c)

28,6

41,9

Excédent brut d’exploitation (B = A + b – e – f)

28,1

38,9

Résultat courant avant impôts (C = B – d – g – h)

14,6

29,6

Rémunération des actifs

   

Nombre total d’UTA (= ETP)

710 000

1 241 000

Nombre d’UTA non salariées

468 000

880 000g

RCAI par UTA non salariées (euros)

31 200

33 600

Revenu brut mensuel des non salariés (euros)

2 600

2 800

Nombre d’UTA salariées

244 000

361 000

Revenu brut mensuel des salariés (euros)

2 190

2 330

a Moyenne 2014-2018 d’après les données INSEE (2019). Comptes de l’agriculture en 2018.

b Les variations de volumes sont des conséquences de la transformation du secteur (voir partie IV). Le prix payé pour les productions végétales est fixé arbitrairement à +15 %. Le prix payé pour les productions animales est la variable d’ajustement du modèle. D’autres règles de calcul sur la fixation des prix seraient possibles.

c On suppose que l’agriculture produit et vend de l’énergie en plus des activités actuelles : 1,9 Mtep (22,1 TWh) à 10 centimes le kWh.

d On suppose que les subventions publiques diminuent de 10 % d’ici 2050 (contraction du budget) mais qu’on reverse aux agriculteurs de l’argent économisé dans d’autres secteurs (santé, traitement de l’eau) grâce aux changements de pratiques. Une étude propose une valeur basse de 7,6 milliards d’euros de dépenses publiques (santé et traitement de l’eau) liées aux pollutions agricoles et aux régimes alimentaires actuels (Bâ et al. 2015). On suppose que la généralisation de l’agroécologie permettra d’économiser 3 milliards d’euros qui seront reversés aux agriculteurs.

e Les hypothèses de réduction des consommations intermédiaires sont liées aux impacts estimés de la généralisation de l’agroécologie (voir notamment partie D et annexe 2). 

f On suppose que l’agriculture devient moins intensive en capital (moins de bâtiments et de matériel pour l’élevage notamment).

g On fixe arbitrairement le nombre d’actifs non salariés et on « complète » avec des salariés pour atteindre le nombre total d’UTA. On projette un ratio non salariés / salariés légèrement plus haut que l’actuel.

Annexe 4 : Séquestration du carbone dans les sols agricoles

La question du stockage (ou séquestration) du carbone dans les sols – en particulier les sols agricoles – revient fréquemment dans les exercices de prospective climatique. Nous donnons ici quelques éléments d’analyse et expliquons les choix faits dans le cadre du PTEF.

1-  Contexte

Les sols contiennent de grandes quantités de carbone stocké dans des molécules organiques relativement stables et résistantes à la dégradation (particules humiques). Le stock total en France est estimé à environ 3 600 millions de tonnes de carbone (MtC). Ce stock peut varier et générer ainsi un stockage ou un relargage de carbone (autrement dit de CO2).

Les taux de carbone dans les sols diffèrent selon « l’usage » qui est fait des terres. Le sol des forêts et des prairies permanentes contient de l’ordre de 80 tonnes de carbone (tC) par hectare (Pellerin et al. 2019). Celui des cultures et des prairies temporaires contient de l’ordre de 50 tC/ha. Ainsi, convertir une prairie permanente en cultures conduit à un déstockage de carbone et donc à des émissions de CO2.

Le niveau de carbone des sols est lié à leur richesse en matière organique (en humus). Augmenter le niveau de matière organique des sols est donc un moyen de stocker du carbone atmosphérique.

Une récente étude de l’INRA a cherché à évaluer le potentiel de stockage de carbone dans les sols français (Pellerin et al. 2019). Les chercheurs concluent que le gisement principal (86 %) se trouve dans les terres de grandes cultures. Les forêts et les prairies permanentes affichent en effet déjà des hauts niveaux de matière organique qu’il est difficile d’augmenter davantage. Ils estiment le potentiel maximal de stockage à 30 MtCO2 par an sur une période de 30 ans.

2- Limites

La présente étude, à l’instar d’autres travaux (Garnett et al. 2017), pointe plusieurs limites qu’il est important d’avoir en tête par rapport à cette problématique. 

Il y a une confusion fréquente entre les flux et les stocks. Avoir un stock de carbone élevé (dans une prairie permanente par exemple) n’implique pas un stockage important de carbone (une augmentation de ce stock).

Le stockage du carbone est un processus temporaire. Lorsqu’on adopte des pratiques favorisant la séquestration du carbone (enfouissement de davantage de matière organique grâce à des cultures intermédiaires, agroforesterie…), le niveau de carbone augmente jusqu’à atteindre un nouvel état d’équilibre où le flux entrant de carbone organique est proche du flux sortant de carbone minéralisé par les décomposeurs du sol[17]. On estime qu’en une trentaine d’années l’essentiel de la séquestration additionnelle est faite.

La séquestration de carbone est réversible. Si les pratiques agricoles ayant permis d’augmenter le stock cessent ou si les conditions climatiques favorisent le déstockage (ce à quoi on s’attend avec le dérèglement du climat), le CO2 ayant été stocké est relargué.

La séquestration de carbone est très difficile à mesurer. Dans une parcelle donnée il y a une grande variabilité, de nombreux prélèvements sont donc nécessaires pour avoir une estimation robuste. Il faut par ailleurs les répéter sur plusieurs années pour commencer à avoir une idée fiable de la tendance. De plus, les variations dues à d’éventuelles nouvelles pratiques sont faibles par rapport au niveau global (de l’ordre de 0,1-0,5 % en grandes cultures par exemple), elles peuvent donc passer facilement inaperçues étant donnée l’incertitude des appareils de mesure ou la variabilité des prélèvements. Il faut donc passer par des modèles pour faire des estimations des potentiels de stockage, sans vraiment pouvoir confirmer quoi que ce soit autrement que par des campagnes de suivi intensives sur le terrain.

Augmenter la séquestration de carbone peut avoir des effets sur d’autres gaz à effet de serre. Typiquement, il faut plus d’azote pour intégrer plus de matière organique dans les sols. Cet azote sera utilisé par des bactéries dont le métabolisme libère du N2O, un puissant gaz à effet de serre. Il en va de même si on décide de convertir des cultures en prairies pour y mettre des ruminants (émissions de méthane et de N2O).

3- Positionnement du PTEF sur la séquestration du carbone dans les sols agricoles

Étant donnée la perspective de long terme du PTEF, on considère que « le gros » de la séquestration associée aux changements de pratiques agricoles aura déjà eu lieu d’ici 2050. Même s’il reste un stockage de l’ordre de 10 MtCO2 en 2050, ce flux deviendra négligeable quelques décennies plus tard. De plus, nous ne pouvons pas prévoir le déstockage de carbone lié par exemple à l’augmentation des sécheresses, qui réduira d’autant le poste « stockage de carbone des terres agricoles ». Aussi nous considérons qu’il est plus prudent de ne pas tenir compte de ce poste pour le chiffrage GES à horizon 2050.

En revanche, les pratiques agricoles qui permettent une plus grande séquestration de carbone sont à favoriser en elles mêmes car elles ont aussi une grande pertinence agronomique. Augmenter le taux de matière organique dans les sols permet d’améliorer de nombreux paramètres (rétention d’eau et des nutriments, biodiversité du sol…) et amène d’autres bénéfices (production de biomasse valorisable en énergie ou en matériau). En revanche, la comptabilité précise du CO2 stocké suite à tel ou tel changement de pratiques sera vraisemblablement très difficile à conduire. Il y a donc un risque de commencer à prévoir des processus complexes de rémunération à la tonne de carbone séquestrée en oubliant le côté temporaire du phénomène et en hiérarchisant mal les priorités. Celles-ci étant de préserver les stocks de carbone existants et de réduire fortement nos émissions de GES.

 

[1] En nous intéressant à ce secteur, nous prenons également implicitement en compte les productions non alimentaires comme par exemple les cultures industrielles ou la nourriture des animaux de compagnie.

[2] Les émissions directes sont celles ayant lieu au niveau des fermes. Les émissions indirectes sont celles associées à la production agricole mais ayant lieu ailleurs que sur les fermes : fabrication des engrais, des pesticides, du matériel et des bâtiments…

[3] Les principaux produits « à risque » sont le soja, l’huile de palme, le cacao et les crevettes (destruction des mangroves en Asie du Sud-Est).

[4] Nous supposons que l’importation d’aliments pour animaux par voie maritime cesse et que les transports routiers diminuent de moitié, proportionnellement à la réduction du cheptel et des besoins.

[5] Le devenir des nutriments diffère selon les cas (Esculier 2018). Pour l’azote, les stations d’épuration parviennent à traiter et à renvoyer dans l’atmosphère sous forme de N2 environ 60 % de la charge en azote, tandis que 40 % échappe au traitement et retourne aux cours d’eau. Une part marginale est captée dans les boues de station et épandue dans les champs. Pour le phosphore, les grandes stations sont équipées de systèmes de précipitation qui permettent de mieux capter la ressource dans les boues. Deux tiers des boues sont épandues dans les champs en France, permettant le recyclage d’environ 40 % du phosphore. Le potassium et les autres nutriments ne font pas l’objet d’un traitement particulier et rejoignent en grande majorité les cours d’eau.

[6] Les matières fécales peuvent également être collectées à la source (toilettes sèches) ou bien traitées en bout de chaîne (épandage des boues de stations d’épuration).

[7] L’agroforesterie est l’approche consistant à intégrer les arbres dans les pratiques agricoles : plantation de haies, alignements d’arbres dans les parcelles, systèmes mixtes comme les prés vergers ou les vergers maraîchers… 

[8] L’agriculture de conservation vise à restaurer et entretenir la fertilité des sols et à limiter le risque d’érosion. Elle se caractérise entre autres par un arrêt du labour, un travail du sol superficiel et une recherche de hauts niveaux de matière organique dans les sols. L’usage d’herbicides y est souvent associé mais pas systématiquement (agriculture biologique de conservation).

[9] Le rôle des organismes institutionnels pour lever le verrouillage socio-technique du système agricole est important, mais les recherches actuelles sont encore trop sectorielle et la prise en compte de certains enjeux est seulement récente (dépendance aux énergies fossiles, sélection variétale adaptée aux pratiques agroécologiques…).

[10] Notre régime actuel se caractérise par une surconsommation de calories d’environ 30 % et une surconsommation de protéines de 45 % à 66 % selon les études et les valeurs de référence.

[11] Côté consommateurs, 1 euro dépensé en plus sur 100 euros (+1 %). Côté producteurs, 1 euro gagné en plus par rapport à 7 euros (+14 %).

[12] Exclusion des exploitations déjà en bio et de certaines considérées comme mettant déjà en œuvre de nombreuses pratiques agroécologiques. Le maraîchage est quant à lui traité dans la partie précédente.

[13] Cela correspond à un doublement par rapport au nombre d’exploitations ayant actuellement ce genre d’activités de diversification.

[14] Les chiffres présentés dans la base de données ESANE sont sensiblement inférieurs à ceux donnés par le ministère de l’agriculture (Agreste 2019). Nous retenons les chiffres de la première base de données afin de faciliter les comparaisons avec les autres secteurs du PTEF.

[15] D’après les informations de 2016 du ministère de l’économie et des finances. Bilan de l’enquête annuelle sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Accessible en ligne.

[16] D’après la note de 2018 de l’INSEE sur le sujet. L’activité des vétérinaires : de plus en plus urbaine et féminisée. Accessible en ligne.

[17] On peut éventuellement conserver un faible niveau de séquestration de long terme avec de la matière organique qui finira dans les futures couches géologiques (sur place ou exportée vers les bassins sédimentaires par les pluies et les rivières).

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Contact

Ce travail est piloté par Félix Lallemand (The Shift Project / cofondateur de LGA – Les Greniers d’Abondance) avec André- Jean Guérin (The Shift Project) : felix.lallemand@theshiftproject.org

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Photo de couverture : © MarcelC / iStock

Mise en page : Quentin Piq

 

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