Plan de transformation de l’économie française : focus sur les usages numériques

The Shift Project a mis en chantier un Plan de transformation de nos activités essentielles (se nourrir, se loger, se déplacer, se soigner, travailler, comprendre, échanger), afin de les rendre saines et robustes pour les temps de crise économique et écologique dans lesquelles nous sommes entrés depuis quelques temps. Parmi la quinzaine de secteurs traités, celui des usages numériques. 

La crise est une occasion unique de mettre la résilience et le climat au cœur de la relance, et c’est l’objectif que se fixe le Shift par ce projet audacieux de planification de la transition. Sa force et son succès reposeront sur le poids que nous parviendrons à donner à ces propositions afin qu’elles trouvent un public large et puisse atteindre les décideurs économiques et politiques.

Et quel meilleur vecteur qu’un plan de transformation cohérent, multisectoriel, centré sur l’emploi et les modes de vie, s’adressant aux citoyen.ne.s et aux professionnel.le.s de tous les secteurs, leur permettant d’entrevoir ce que pourrait être la transition pour eux et leur métier ?

État des lieux du secteur des usages numériques

Les technologies numériques sont des outils indispensables à la construction de systèmes capables de piloter et d’adapter leurs fonctionnements et consommations aux contraintes du monde fini et aux crises d’origine exogène. Or aujourd’hui, l’empreinte matérielle du numérique est bien au-delà de l’anecdotique : sa consommation énergétique représente en 2019 plus de 3 % de la consommation mondiale et augmente selon une dynamique soutenue de + 9 %/an. Si nos technologies numériques permettent bien des améliorations potentiellement importantes de l’efficacité matière et énergétique des autres secteurs, la prise en compte des effets indirects (effets rebonds, développement de nouveaux usages énergivores etc.) permet de constater l’incompatibilité des dynamique actuelles avec les impératifs de résilience. C’est pour cela que leurs évolutions nécessitent d’être pilotées avec précision : pour devenir l’atout de résilience qu’elles peuvent être.

Notre système numérique est constitué d’une composante matérielle et infrastructurelle, le système technique, et du versant socio-économique qu’il sous-tend, le système d’usages. Le monde virtuel sera ainsi soumis aux mêmes contraintes que celles s’appliquant à son support physique. Notre plan de transformation proposera des mesures à mettre en place pour assurer un pilotage du développement de nos systèmes numériques. Leur pertinence sera évaluée en prenant en compte les impacts directs de nos usages (consommation électrique de nos terminaux, de nos infrastructures réseau nationales) comme indirects (infrastructures internationales sollicitées, importations d’équipements, dépendance à des disponibilités de matériaux situés sur d’autres territoires etc.).

Les services numériques sont indispensables aux secteurs d’activité vitaux pour le fonctionnement et la souveraineté de notre pays ainsi qu’à leur transition (armée, sécurité intérieure, administration publique, santé, mobilité urbaine, urbanisme, médias, culture, éducation, finance, système énergétique etc.).

Pour proposer un système numérique résilient, nous explorerons quatre axes d’actions qui permettront de faire évoluer la manière dont nous concevons notre système d’usages et dont nous déployons les systèmes techniques qui le sous-tendent : construire un plan de sobriété numérique ; piloter le développement d’un système d’usages sobres ; piloter la construction de territoires « intelligents » et résilients, plutôt que simplement connectés ; planifier l’évolution des emplois pour accompagner la transition des usages.

Les grands axes d’évolution que notre plan explorera

Notre plan de transformation exploitera les éléments de nos travaux précédents sur les questions numériques, qui nous permettent d’affirmer que la résilience de nos systèmes numériques ne se fera pas sans construire un « plan de sobriété numérique », dont les axes ici présentés sont les déclinaisons. Le plan de sobriété numérique, donc, comme composante du plan pour une transformation résiliente.

1) Construire un plan de sobriété numérique

Le plan de sobriété numérique, c’est un ensemble d’objectifs macroscopiques quantifiés qui permettra de piloter les évolutions de notre système numérique. Il sera le cadre chiffré qui orientera les trajectoires normatives à construire pour nos systèmes informatiques, nos entreprises et nos acteurs, afin de transformer les améliorations unitaires (améliorations de l’efficacité énergétique etc.) en leviers de résilience à l’échelle du système. Nos propositions permettront d’identifier les leviers d’action prioritaires à activer pour déployer une stratégie de sobriété numérique cohérente à l’échelle nationale puis au moins européenne (avec le support par exemple des régulateurs comme l’ARCEP au niveau français puis le BEREC au niveau européen) et d’ainsi construire le socle d’une souveraineté européenne du numérique. Il s’agira de caractériser les outils décisionnels qui permettront de décliner les objectifs nationaux sur les différents niveaux de prise de décisions (entreprises, régions et collectivités, communes, État, autres organisations privées etc.).

2) Piloter le développement d’un système d’usages sobre

La construction d’un système d’usages sobre est possible en indexant le développement des systèmes d’usages numériques sur les contraintes physiques s’appliquant aux infrastructures qui les supportent afin d’en rendre les évolutions compatibles avec les impératifs de résilience. Un système d’usages sobre ne sera plus construit sur des dynamiques d’augmentation forte et permanente des trafics et volumes, ni donc sur la constante apparition en masse de nouveaux usages intenses en données, mais sur l’optimisation des offres de services pour correspondre au besoin explicite des utilisateurs et utilisatrices. L’évolution vers un système sobre induira des changements marginaux mais potentiellement symboliques dans les modes de vie des utilisateurs et utilisatrices, en remettant en question nos récits de futurs technologiques et nos habitudes de consommation numériques (données, achat d’équipements etc.). Le plan de sobriété numérique permet de construire collectivement le débat sur les usages prioritaires, en le cadrant le plus possible par ses aspects techniques, supposément consensuels. Ainsi sera-t-il indispensable d’impliquer l’intégralité des acteurs compétents sur la caractérisation et la compréhension des mécanismes de construction des usages (sociologues des usages, communautés de designers, plateformes de diffusion de contenus, communautés d’utilisateurs). Cela permet d’identifier les usages à préserver en priorité en situation de contraintes exogènes fortes sur les infrastructures, et d’ainsi augmenter la résilience, face aux contraintes et aux crises, du système technique sous-tendant le système d’usages.

3) Piloter la construction de territoires « intelligents » et résilients,
plutôt que simplement connectés

Construire un territoire « intelligent » appelle bien davantage que la mise en place d’une superposition de services et d’infrastructures connectées. Il est indispensable d’étudier quantitativement l’impact environnemental de nos infrastructures, leurs réalités matérielles, énergétiques et opérationnelles. Conditionner leur déploiement à ces analyses de pertinence sera la première étape d’un vrai pilotage de la stratégie numérique du territoire, afin d’en faire le support de sa résilience plutôt qu’un point de vulnérabilité.

Parmi les axes de réflexion qui seront explorés dans notre plan, deux des principaux en seront :

  • À la fois dans un objectif d’exemplarité des administrations et dans une optique de résilience de nos services publics – tous dépendants du numérique –, intégrer des contraintes de sobriété énergétique et matérielle dans les politiques d’achats publics.
  • Concevoir les approches nécessaires au pilotage de dynamiques territoriales sobres sur la base de l’évaluation de leurs réalités physiques (déploiement des infrastructures numériques sur le territoire, formation et valorisation des acteurs privés et de leur engagement dans des pratiques sobres etc.).

4) Planifier l’évolution des emplois pour accompagner la transition des usages

Les usages du numérique représentant 600 000 emplois répartis dans 110 000 entreprises en France en 2018, il sera essentiel de comprendre comment les mesures proposées dans notre plan influeront sur ces métiers. Le système numérique sobre que nous proposerons modifiera certaines des dynamiques prédominantes dans les modèles économiques actuels, qui poussent le développement de nouveaux usages afin de produire, traiter et monétiser des flux de données importants, notamment via des revenus publicitaires. Par exemple, les expertises liées à l’exploitation de volumes de données très importants deviendront moins pertinentes et devront être réorientées à court terme au profit d’expertises non-automatisées. A long terme, nos propositions remettront en question les créations d’emplois envisagées dans certaines projections technologiques et connectées de notre économie, que l’incompatibilité avec les impératifs de résilience et de sobriété numérique rend caduques.

Les autres axes sectoriels

Ces 15 axes sectoriels* seront a priori explorés dans le cadre du plan. Ils seront étudiés en interdépendance les uns avec les autres, en phase avec notre approche globale, systémique et cohérente du point de vue des lois de la physique et de la technique. Pour en savoir plus sur la manière dont nous comptons traiter ces secteurs, cliquez sur les secteurs et rendez-vous sur la page correspondante. 

  • *Nous n’avons pas été exhaustifs dans le choix des secteurs. Certains, comme les bâtiments tertiaires, sont traités de manière transversale, à travers les secteurs qui les utilisent, tels que l’administration publique, la santé, la culture et à travers les leviers de l’épargne et de l’urbanisme. D’autres, comme le sport, le commerce, la distribution, le tourisme et les loisirs, l’éducation nationale, la diplomatie, le conseil, les assurances, l’action sociale, la pêche ou le textile, ne sont pas abordés ici, par simple nécessité de prioriser dans l’urgence les secteurs sur lesquels le Shift pouvait déjà compter sur une expertise et une réflexion préalable.

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Contact

Ce travail est piloté par Maxime Efoui-Hess (The Shift Project) avec Mathilde Lavelle (The Shift Project), et a notamment bénéficié de la contribution de Hugues Ferreboeuf (directeur du projet Lean ICT, The Shift Project): maxime.efoui@theshiftproject.org
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Photo de couverture : © MarcelC / iStock | Mise en page : Quentin Piq

 

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