État d’avancement du Plan de transformation de l’économie : un premier aperçu de la Vision globale

Nous sommes heureux de partager avec vous le premier jalon du travail annoncé le 6 mai 2020, qui a pu être initié grâce au succès de sa campagne de financement participatif – merci aux plus de 3700 donateurs !

Nous mettons à votre disposition la vingtaine de fiches qui composent l’État d’avancement du Plan de transformation de l’économie française (PTEF). Chacune peut se lire séparément. Ensemble, elles donnent un bon aperçu de l’avancement de notre travail depuis son lancement, et une vision globale, systémique de l’économie française.

Cette Vision globale – de l’économie actuelle, du chemin de transformation et de l’économie après transformation – reste à parfaire, à compléter et à débattre. D’une part, la Vision globale_V0 devra être consolidée en une vraie V1. D’autre part, pour devenir « le Plan », elle devra être complétée par des propositions de mesures opérationnelles. Ces mesures devront permettre d’amorcer une trajectoire de transformation pour décarboner nos activités au bon rythme, et rendre la société résiliente aux chocs. Construire, secteur par secteur, ces propositions, par une mobilisation des acteurs concernés : cela sera l’objet de la prochaine phase du projet PTEF, qui débutera à l’automne 2020.

INTRODUCTION A L’ÉTAT D’AVANCEMENT DU PTEF, ET A LA « VISION GLOBALE » QU’IL PROPOSE

Cette fiche introduit la vingtaine d’autres qui composent l’État d’avancement du Plan de transformation de l’économie française (PTEF) du think tank The Shift Project. Chacune peut se lire séparément. Ensemble, elles donnent un bon aperçu de l’avancement de notre travail depuis son lancement, et une vision globale, systémique de l’économie française.

Par cette fiche introductive, nous voulons répondre aux questions générales que vous pourriez vous poser sur notre travail et sur la présente publication : qu’avons-nous État d’avancement accompli depuis le lancement de notre « chantier d’urgence » ? Que trouverez-vous concrètement dans cet État d’avancement du PTEF ? Pourquoi publier un et pas les résultats définitifs ? Quels sont les objectifs et la démarche du PTEF ?

I- Où en est le « chantier d’urgence » du Shift Project ? Qu’avons-nous accompli depuis son lancement ?

1-  Une vision d’ensemble cohérente

Au cours des deux derniers mois, nous nous sommes attelés à produire une vision d’ensemble cohérente de l’économie après transformation, transformation qui vise à répondre au double impératif de décarbonation et de résilience.

Cette vision s’appuie sur un découpage de l’économie en une quinzaine de secteurs différents[1], soit des secteurs d’usages, soit des secteurs productifs (de biens, ou de services) : la mobilité du quotidien, la mobilité longue-distance, le logement individuel et collectif, le fret, la santé, l’enseignement supérieur et la recherche, les usages numériques, la culture, la défense et la sécurité intérieure, l’administration publique, le bâtiment tertiaire, l’industrie lourde, manufacturière, du recyclage et des déchets, l’industrie automobile, l’agriculture et l’alimentation, la gestion de la forêt, l’énergie.

L’idée directrice de notre vision a été de confronter ces secteurs à leur caractère présentement plus ou moins carboné d’une part, et à leur niveau de résilience actuelle d’autre part. La décarbonation et l’amélioration de la résilience ont alors été les contraintes principales que nous leur avons appliquées. La capacité de notre économie à résister à un choc énergétique est certainement la contrainte la plus forte que nous nous sommes fixée : en cas de « resserrement » de l’offre pétrolière, touchant notre région du monde (l’Europe)[2], au-delà des conséquences directes sur notre économie, c’est l’ensemble de l’économie européenne qui subirait une difficulté à produire les mêmes biens qu’actuellement, avec les procédés actuels, et au même prix qu’aujourd’hui. Ainsi, la capacité des Français à s’équiper en biens, à s’offrir des services, serait structurellement restreinte. La résilience à un tel scénario impose de préparer une économie « sobre », énergétiquement et matériellement parlant. C’est-à-dire une économie qui réduit les flux d’énergie, et qui réduit et fait décélérer les flux de matière.

Un compromis (nécessaire si on se donne pour ambition de pouvoir traverser sans dommage un tel choc) a donc été fait entre la conservation, et parfois la croissance, de certains usages et les besoins de flux physiques requis pour les alimenter, menant également à la stabilisation de certains usages (comme le numérique), voire à leur réduction (comme le voyage rapide à longue distance). En d’autres termes, nous avons amorcé une réflexion sur le changement de certaines de nos pratiques afin de réduire les flux énergétiques et matériels qui y sont associés (le voyage à longue distance afin de réduire l’usage de l’avion, ou la construction de résidences secondaires), ou afin de les stabiliser alors qu’ils sont en pleine croissance (tels nos usages du numériques). En complément de cette réflexion sur les usages, nous avons établi une vision mettant en jeu un ensemble de modes d’organisation et de technologies, sobres dans la mesure du possible, qui permettent ces usages.

Nous voulons nous assurer que les transformations proposées dans chaque secteur forment une vision globalement cohérente en termes de flux physiques : d’une part que l’énergie consommée est bien égale annuellement à l’énergie produite en amont, et d’autre part que les quantités de matériaux nécessaires à cette économie sont connues, chiffrées (pour quelques exemples pour l’instant), et compatibles avec les ressources connues de la croûte terrestre.

Il s’agit également de nous assurer de la cohérence des transformations proposées en termes d’emploi, de besoins de formation et de reconversions.

Cet effort de mise en cohérence est encore à peaufiner et à consolider. Il s’agit d’un processus assez long (car complexe) de convergence entre les différentes équipes du PTEF.

Ces « rebouclages » de cohérence ont déjà fait apparaître les bifurcations importantes auxquelles certaines transformations (dont celle que nous décrivons) seront confrontées. C’est-à-dire, les grands choix d’organisation, les grands choix technologiques auxquels nous ferons face en tant que société.

Nous avons également tenté d’éclairer certaines grandes dimensions de l’économie française après transformation, en comparaison avec leur état actuel : les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES), la consommation d’énergie annuelle et la résilience de l’économie aux quatre types de chocs que nous considérons. Ces évaluations, qui permettront de mieux décrire globalement la transformation que nous proposons, ne sont pas entièrement abouties car elles requièrent que les bouclages de cohérence soient terminés. Par exemple, si nous n’avons pas tranché entre le développement d’une filière hydrogène, ou le développement d’une filière de « power-to-gaz » (c’est-à-dire la production de gaz à partir d’électricité), nous ne pouvons pas décrire le type d’infrastructure et de réseau qu’il faut conserver et/ou mettre en place, ni les besoins en financement et en main d’œuvre que cela requiert, etc.

2- Les potentiels de la technologie pour décarboner à court-terme

L’objectif de neutralité carbone, nécessaire au respect de l’Accord de Paris, porte en lui l’objectif implicite de réduction des émissions de GES de 5%/an. Pour chaque secteur, la vision proposée devra donc répondre à cet impératif. Nous évaluerons le potentiel de la technologie pour décarboner à court terme. En creux, cela montrera l’importance du levier de la sobriété pour atteindre le rythme de décarbonation nécessaire.

Toute politique de réduction des émissions de GES qui ne produirait pas une réduction de 5%/an des émissions de GES avec des mesures technologiques devra inclure des mesures de sobriété (et notamment maîtrise de l’effet rebond) permettant d’atteindre l’objectif, faute de quoi elle devra être considérée comme insincère.

Nous nous sommes lancés, suite à la publication « Crise(s), climat : préparer l’avenir de l’aviation », dans un exercice de chiffrage visant à mettre le secteur de l’aviation en cohérence avec l’Accord de Paris, soit avec une diminution de 5 % par an de ses émissions de GES. Ainsi, nous avons évalué le potentiel des solutions technologiques existantes, l’avons comparé au besoin de réduction annuel sur 2020-2025 et avons évalué les mesures de sobriété nécessaires pour compléter les solutions technologiques. Nous avons conclu que les mesures technologiques permettaient au maximum de faire 25 % du chemin, et qu’il revenait donc aux mesures de sobriété de réaliser les 75 % restants. Cette évaluation de court terme, réalisée dans l’urgence, a été faite sans envisager la nature systémique des interactions avec d’autres secteurs, et sans proposer de solutions aux salariés perdant leur emploi dans la transformation du secteur aérien.

L’exercice auquel nous nous attelons ici est autrement plus ambitieux. Nous allons certes évaluer, pour chaque secteur d’activité, le potentiel des solutions technologiques pour atteindre les 5 % par an de baisse des émissions de GES, et donc indiquer la part de la sobriété dans l’atteinte de cet objectif. Mais nous allons le faire en prenant en compte les principales interactions systémiques avec un grand nombre d’autres secteurs, et évaluer les transformations de l’emploi que cela implique, le tout dans une vision de long terme. Cette vision de long terme (à 2050) devra être cohérente avec l’atteinte à très court terme d’un rythme de réduction des émissions de 5%/an à partir de 2020. En effet, plus ce rythme tarde à être atteint, plus il devra être élevé (il passe à 10% si la décarbonation commence en 2025) et plus les transformations nécessaires seront brutales.

Nous allons également proposer une vision pour les secteurs de services (culture, santé, défense et sécurité, enseignement supérieur et recherche, administration publique) qui soit cohérente avec l’équilibre entre d’un côté le potentiel de la technologie et de l’autre le besoin de faire évoluer l’organisation de la société et les comportements (soit la sobriété). Cette vision vise à donner une place à ces secteurs dans la transformation, en montrant en quoi ils sont concernés par ces changements, et disposent de leviers pour les déclencher ou orienter.

C’est bien aux États qu’il revient de planifier dès maintenant l’avenir en décarbonant l’économie et en la rendant résiliente. Ce n’est que dans un cadre cohérent, clair et stable que la transformation pourra s’opérer le plus sereinement possible pour les entreprises, les salariés, les usagers et les citoyens. Cette planification devra mobiliser les leviers techniques/technologiques et organisationnels/comportementaux disponibles.

3- Ce qu’il nous reste à faire

La suite du projet contient plusieurs volets de taille inégale :

  • La petite consultation, lancée en même temps que ce document le 16 juillet 2020, et qui vise à éclairer la consolidation du travail en cours : grâce aux Shifters, nous visons 1000 réponses d’ici la rentrée, grâce aux retours sur le formulaire en ligne.
  • La finition du travail en cours, notamment en termes de chiffrage (sur la cohérence d’ensemble, sur l’emploi, ou le financement). Nous espérons avoir terminé, et documenté de manière transparente, ce travail d’ici la fin de l’été 2020.
  • La consolidation de la vision que nous proposons, qui s’appuiera notamment sur les retours que nous recevrons au cours de l’été. La vision consolidée devrait être prête d’ici le mois de septembre 2020, et sera publiée sous la forme d’une Vision globale_V1.
  • Les approfondissements sectoriels, c’est-à-dire la construction, avec les acteurs des différents secteurs, de propositions de mesures opérationnelles, qui permettent d’amorcer la transformation de l’économie au bon rythme. Cette phase devrait durer plusieurs mois à partir de septembre, et donner lieu à divers travaux, événements et publications, pour les différents secteurs. Vous pouvez nous proposer de contribuer, grâce au formulaire en ligne dédié.
  • La grande consultation, lancée au mois de septembre 2020 et qui durera une dizaine de mois, et qui alimentera à la fois les approfondissements sectoriels et une deuxième consolidation de la vision proposée : grâce aux Shifters, nous visons 1000 débats et 10 000 réponses.
  • La publication, courant 2021, d’un document unique rassemblant la Vision globale consolidée et les approfondissements sectoriels. Elle prendra en compte les résultats des consultations. Cette première version du “Plan de transformation de l’économie française” pourra être complétée par la suite.

II- Que trouverez-vous concrètement dans cet État d’avancement du PTEF ?

Cette publication se compose d’un ensemble de fiches qui font l’état d’avancement de notre travail collectif. Ces fiches exposent nos grands résultats et les raisons derrière les grands choix que nous avons dû faire au cours de l’élaboration de notre Plan.

Pour l’instant, nos résultats ne sont pas entièrement justifiés et documentés ; cependant, nous avons voulu, autant que faire se peut, citer les facteurs importants qui interviennent dans l’obtention de ces résultats. Les justifications complètes de ces résultats seront finalisées au cours de l’été.

Ainsi, vous trouverez notre travail « tel qu’il est pour l’instant », sous forme de fiches sectorielles ou transversales, dont voici la liste des Fiches « Vision » :

19 Fiches « Vision » en plus de l’introduction

Secteurs
« usages »

Secteurs « services »

Secteurs
« amont »

Chantiers transverses

Mobilité quotidienne

Santé

Forêt et Bois

Villes et Territoires

Mobilité longue-distance

Administration publique

Energie

Emploi

Logement

Culture

Industrie Automobile

Finance

Usages numériques

Défense et sécurité intérieure

Fret

Résilience, Impacts et Macroéconomie

 

Enseignement supérieur et recherche

Matériaux et Industrie dont batteries, chimie et ciment

 

 

 

Agriculture et Alimentation

 

Ces fiches sont volontairement synthétiques et facilement compréhensibles. Elles sont rédigées sous forme d’un ensemble de petits paragraphes (bullet points) exposant une idée à la fois.

Le but de ce format est que notre travail puisse être facilement discuté et critiqué, afin que nous puissions le consolider avec les retours que nous recevrons.

4-Les fiches de visions sectorielles

Notre publication contient un ensemble de fiches qui synthétisent, secteur par secteur, les éléments de la transformation que nous proposons dans le PTEF.

Vous y trouverez :

  • un état des lieux actuel du secteur et les différentes manières dont il interagit avec les autres secteurs
  • une description des éventuelles difficultés que nous avons rencontrées en établissant cet état des lieux (notamment par manque de données sur les émissions carbone de certains secteurs)
  • les grands axes de transformation du secteur
  • une description du secteur après transformation, à la fois chiffrée de manière globale, et faite de manière aussi concrète que possible à ce stade de notre travail, en ce qui concerne les activités humaines dans le secteur, qu’elles soient relatives aux modes de vie ou à l’emploi.

5- Les fiches des axes transverses

Notre publication contient également des fiches « axes transverses » qui synthétisent les informations collectées auprès des différents pilotes de secteurs selon différentes thématiques : l’urbanisme, la résilience, les impacts macroscopiques, l’emploi et la finance.

Vous y trouverez :

  • Les objectifs, le périmètre, et la démarche de l’axe transverse
  • Les résultats collectés auprès des différents secteurs selon la thématique retenue
  • La manière dont la transformation de l’économie peut être accompagnée par la thématique retenue

III- Pourquoi n’avons nous pas encore développé les questions d’effet rebond,
fait l’état des lieux des besoins en financement, et traité tous les secteurs ?

L’effet rebond : comme expliqué précédemment, le travail effectué jusqu’à maintenant a consisté à produire une vision d’ensemble cohérente de l’économie après transformation. De grandes lignes directrices ont été identifiées mais nous n’avons pas encore précisé les mesures concrètes permettant d’y arriver. Or, c’est bien à cette échelle qu’il est pertinent d’étudier les effets rebond, par exemple lorsqu’on met en place une technologie en particulier qui se veut plus efficiente. Cette question devra donc être traitée en même temps que la description des mesures, et donc dans une prochaine étape du travail.

Selon nous, et toujours par soucis de cohérence en termes de flux physiques, la question des effets rebond ne doit pas être négligée car la réduction des gains attendus pourrait entraîner un écart à l’objectif. Nous identifions plusieurs leviers qui nous permettront de prendre en compte les mécanismes de rebond, et ce à deux niveaux :

  • Au sein de chaque secteur, il sera possible d’une part de viser des objectifs plus ambitieux que ceux que l’on cherche réellement à atteindre, et d’autre part de mettre en place des mesures d’atténuation de l’effet rebond spécifiques au secteur en question.
  • Au niveau général, il sera possible de proposer des politiques d’atténuation de l’effet rebond qui concerneront plusieurs secteurs à la fois, voire tous, telles que la mise en place de campagnes d’information, de taxes, etc.

Les besoins en financement pour la transformation : établir ces besoins ne peut se faire qu’à partir des mesures spécifiques à mettre en oeuvre, de leur échelle et de leurs modalités de mise en oeuvre. Or à ce stade, nous ne proposons quasiment aucunes mesures, seulement le chemin de transformation que des mesures devront permettre d’emprunter. Ainsi, le besoin en financement ne pourra être établi qu’après avoir listé les mesures à mettre en oeuvre.

Le travail sur les 15 secteurs envisagés dans notre publication du 6 mai 2020 n’a pas avancé de manière homogène. Certains secteurs sont plus avancés que d’autres (comme l’agriculture-alimentation, la culture ou la mobilité quotidienne) ; d’autres nécessitent encore un travail conséquent (comme l’industrie lourde ou la défense et la sécurité intérieure). Le travail finalisé ne sera publié qu’à l’issue d’un processus de longue haleine, qui balayera la plus grande partie des secteurs envisagés, et mettra en cohérence systémique les chemins et mesures sectorielles. Ce travail sera également alimenté par des consultations, certaines larges et d’autres plus restreintes.

IV- Pourquoi publier un état d’avancement et pas les résultats définitifs ?

Plusieurs raisons nous amènent à publier un État d’avancement plutôt que des résultats définitifs :

  • La première est triviale : nous ne disposons pas encore de résultats définitifs, le travail en cours étant complexe, et donc long.
    • La vision cohérente que nous construisons est en cours de finalisation, notamment sur les bouclages en énergie et en matériaux, et sur les axes transverses (emploi, résilience, finance…)
    • les approfondissements sectoriels que nous voulons mener avec les acteurs des différents secteurs vont débuter à partir de septembre. Ils vont prendre plusieurs mois car il s’agira pour nous de mobiliser, et si possible fédérer ces acteurs autour de notre vision et des mesures à prendre pour se diriger vers cette vision au bon rythme de décarbonation.
  • Nous souhaitons être le plus transparent possible quant à notre démarche et le travail en cours de production. Un grand nombre d’entre vous nous ont fait confiance et ont décidé de s’impliquer dans notre projet par une participation à la campagne de crowdfunding.
  • Nous souhaitons pouvoir bénéficier de vos critiques constructives sur notre travail tant qu’il est encore modifiable. Plus le projet sera avancé et consolidé, moins nous aurons la capacité de modifier nos choix initiaux. Il est donc important que nous vous fassions part de ce travail au cours de son élaboration pour que vous ayez l’occasion de nous faire vos retours suffisamment tôt dans le processus de production.
  • Initié fin mars 2020 et confirmé en mai, ce travail s’inscrit dans le contexte particulier de la crise de la Covid-19. D’abord sanitaire, rapidement économique, cette crise agit également comme un révélateur de nombreuses fragilités, et d’une certaine aspiration au changement, parfois exprimée par l’expression “monde d’après”, mais qui se manifestait déjà fortement avant. Cette crise semble partie pour durer, au moins dans sa dimension économique et dans les interrogations plus larges qu’elle suscite sur la soutenabilité de notre société. Le gouvernement annonce s’inscrire dans une démarche de « relance » de l’économie. Le débat public dans les deux prochaines années, déjà influencé par les municipales de 2020, se fera dans un contexte de campagne électorale intense (élections sénatoriales en 2020, régionales et départementales en 2021 puis présidentielles en 2022). Ainsi, pour The Shift Project, peser sur le débat public implique également d’inscrire le travail en cours dans ce contexte.

V- Quels sont les objectifs et la démarche du PTEF (pour rappel) ?

1-  Pourquoi notre économie devrait-elle être transformée ?

Le PTEF vise deux grandes catégories d’objectifs, qui nous semblent être des conditions nécessaires à la possibilité d’une vie décente dans les décennies à venir : la décarbonation de notre économie, et sa résilience.

La décarbonation est un objectif bien connu, nous ne nous attarderons pas sur sa description. Nous soulignerons simplement que la décarbonation permet de desserrer la double-contrainte carbone : d’un côté la menace du dérèglement climatique, mais aussi, d’un autre côté qui est largement moins discuté, la dépendance de nos activités aux énergies fossiles importées, énergies fossiles dont l’offre risque bien de se resserrer dans les décennies à venir pour des raisons géologiques[3]. Nous ajouterons que si la décarbonation concerne certaines activités émettrices de GES hors-énergies (méthane et dioxyde d’azote par certaines activités agricoles, CO2 par les transformations chimiques nécessaires à certaines activités industrielles etc.), elle concerne principalement l’énergie, qui est le carburant des machines, dont la plupart des secteurs économiques aujourd’hui dépendent pour fonctionner.

Dans le contexte actuel de crise, révélateur de certaines fragilités de notre économie, nous nous fixons un second objectif, auquel notre premier objectif participe partiellement : la résilience de notre économie aux crises qui pourraient émailler le XXIème siècle – les effets du changement climatique, le pic pétrolier, de nouvelles crises sanitaires, ou encore des troubles dans d’autres pays.

Le terme résilience est un terme largement « fourre-tout » en ce qu’il nécessite une caractérisation précise pour prendre un sens. « Résilience » ne veut rien dire tant qu’on n’a pas précisé la résilience de quoi, à quel choc, et pour quoi.

  • “De quoi” fait référence au système, bien défini par son périmètre et son contenu, dont on étudie la résilience. Pour nous, ce système est l’ensemble des activités humaines qui manipulent les flux d’énergie et de matériaux, qu’elles soient des activités de production de biens ou services, ou bien des activités de consommation de ces biens ou services (nous appelons l’ensemble de ces activités, de manière large, « l’économie »). Par exemple, se chauffer, s’éclairer, se déplacer, travailler dans tel ou tel secteur…
  • “A quel choc” fait référence aux différents événements que l’on considère comme perturbateurs du bon fonctionnement du système étudié. Dans notre cas, il s’agit du changement climatique, du pic pétrolier, de nouvelles crises sanitaires, et de troubles dans d’autres pays.
  • “Pour quoi” fait référence aux grandes fonctionnalités du système qu’on veut préserver lors de ces chocs, et implique de répondre à une question éthique et politique : que voulons-nous préserver, qu’est-ce qui compte pour nous, en tant que société ? Il s’agit dans le PTEF de préserver au mieux nos usages de base : se nourrir, se loger, accéder à nos activités, être en sécurité, apprendre et comprendre, s’informer, se divertir…

Ces deux objectifs, si on s’en saisit effectivement assez tôt, nous permettront d’atténuer les conséquences des grandes menaces des prochaines décennies, tout en réduisant notre contribution au changement climatique. Le PTEF permettra une plongée concrète dans une économie qui les atteindrait. Nous souhaitons qu’il participe à éclairer utilement le débat sur la transition énergétique et écologique, chacun pouvant librement discuter des différents pans et moyens à mettre en œuvre pour que l’économie se transforme dans cette direction.

2- Pourquoi proposer un Plan ?

a.   Explorer un avenir possible pour éclairer les choix auxquels nous ferons face

Notre travail se veut stratégique et prospectif. Autrement dit, il apportera des éléments utiles pour se projeter dans les décennies à venir et faire prendre aux acteurs économiques les décisions qui leur permettront d’en traverser les chocs le plus sereinement possible (voire de s’en détacher complètement). Ces éléments seront articulés autour de descriptions concrètes, centrées sur le lien entre les individus et les flux physiques qu’ils pilotent, et tiendront compte d’un impératif de cohérence systémique entre l’ensemble de nos activités. Ce choix d’approche permet d’établir les conditions nécessaires que posent les réalités physique et technique (telles que documentées par la science et l’expertise technique) sur les modes d’organisation de nos activités productives et de consommation.

En d’autres termes, c’est par une connaissance suffisante du fonctionnement des différents pans de notre économie, des liens qui les unissent et de la manière qu’ils ont d’interagir les uns avec les autres, et des contraintes auxquelles ces pans sont et seront soumis, que les décisions les plus éclairées quant à la manière d’organiser notre économie pourront être prises. C’est là tout l’objet de notre plan : séparer les stratégies qui pourront fonctionner de celles vouées à l’échec.

Pour ce faire, nous explorons un chemin possible de transformation de notre économie tout en étant  transparents sur les contraintes environnementales et techniques qui nous ont poussé à explorer ce chemin et pas un autre, transparents sur les chemins alternatifs que nous aurions pu décrire mais qui nous semblaient être des impasses, ou en tous cas être moins désirables, transparents sur les raisons pour lesquelles nous trouvions ces chemins moins réalistes ou désirables. Par cette transparence, notre objectif est de mettre en avant les grands choix auxquels nous ferons face en tant que société – que nous le voulions ou non, et de fournir des clés pour comprendre les conséquences des différentes alternatives que l’on suivra, par des décisions conscientes et concertées ou non.

Nous ne cherchons donc pas à prédire le futur, mais seulement à en décrire un qui nous semble aller dans le bon sens et être compatible avec les lois de la physique. Et ce, dans le but de révéler les opportunités et les difficultés que constituerait le cheminement résolu vers un tel futur.

b.   Décrire les choses de manière concrète pour révéler précisément les difficultés et les opportunités qui se présenteront

Ainsi, l’angle de vue du PTEF sera centré sur les individus en tant que pilotes de flux physiques (énergie ou matériaux), c’est-à-dire en tant que producteurs et consommateurs au sens large (de biens, de commodités ou de services). Cela passera nécessairement par des descriptions les plus concrètes possibles, afin de permettre aux Français en général, et aux actifs œuvrant dans chaque secteur d’activité, de se représenter en pratique leur place dans la décarbonation de la France.

Selon nous, seule une approche pragmatique permettra de mettre à jour les difficultés principales que présente une transformation vers la décarbonation et vers plus de résilience : possibles arbitrages entre des usages qui nous sont chers, compromis entre divers impacts environnementaux, questions sociales, devenir de certains emplois, etc. Nous voulons nous attaquer de front à ces difficultés pour mieux les anticiper et en adoucir les effets. Notre travail ne vise pas à “vendre” telle ou telle transformation comme étant la meilleure, mais à informer, y compris sur les points difficiles, afin de se préparer aux choix auxquels nous ferons face. Néanmoins, aussi éclairant qu’elle soit vis-à-vis de ces points difficiles, nous voulons que la transformation proposée soit également désirable sur un ensemble d’aspects : indépendance aux énergies fossiles, résilience à différents chocs, ou encore co-bénéfices pour la santé, la qualité de vie ou les écosystèmes.

c.    Considérer l’économie dans son ensemble pour s’assurer du réalisme de notre plan

D’une part, nous élaborerons nos descriptions au plus proche des flux physiques qui parcourent notre économie. L’économie est un ensemble de flux physiques : des personnes, des marchandises et des véhicules qui se déplacent, des matériaux qui sont transformés et assemblés en un bien, puis achetés, utilisés par une ou plusieurs personnes, et recyclés et/ou incinéré et/ou enfouis, des bâtiments qui sont construits, rénovés et détruits, etc.

Ces flux traversent les différents secteurs de l’économie, et doivent être cohérents les uns par rapport aux autres (par exemple si on veut utiliser deux fois plus de voitures, il faudra mobiliser deux fois plus d’acier dans ce secteur, et deux fois plus d’énergie pour les produire). Ainsi, étant donnée la complexité de notre économie par l’intrication, la multiplicité, et la diversité de nos activités et des flux d’énergie et de matière qui les traversent, il nous paraît inévitable de devoir appréhender toute transformation de l’économie d’un point de vue systémique. Cette approche permet de mettre en avant les grandes contraintes environnementales et géostratégiques que notre économie pourrait subir si elle suivait tel ou tel chemin de transformation (disponibilité en ressources énergétiques, en ressources matérielles, ou encore en surface arable).

3- Ce que contiendra le PTEF une fois terminé

Notre travail a débuté en mai 2020 par la publication d’un chantier d’urgence[4]. Il s’agit d’un travail au long cours, ambitieux, et donc très structurant pour The Shift Project. Il devrait s’étendre sur le reste de l’année 2020 et sur une bonne partie de l’année 2021.

A l’issue de ce travail, le PTEF aura fourni les éléments suivants :

  • Une vision d’ensemble de l’économie après transformation, avec des déclinaisons secteur par secteur et des descriptions transversales thématiques notamment sur l’emploi, les flux énergétiques et matériels, la résilience, ou les modes de vie.
  • Une description de la cohérence des flux physiques dans cette vision, et des contraintes possibles sur ces flux, avec les risques associés.
  • Les grands axes de transformation qui permettent d’aboutir à cette vision cohérente, secteur par secteur.
  • Un ensemble de mesures opérationnelles, sectorielles et d’ensemble, qui permettent d’enclencher et de pérenniser la transformation vers cette vision, avec un chiffrage de leur puissance de décarbonation à court terme. Ces mesures seront établies au contact des professionnels et experts (académiques, associatifs…) des différents secteurs de l’économie.

[1] Nous n’avons évidemment pas été exhaustifs dans le choix des secteurs. Certains, comme les bâtiments tertiaires, sont traités de manière transversale, à travers les secteurs qui les utilisent, tels que l’administration publique, la santé, la culture et l’urbanisme. D’autres, comme le sport, le commerce, la distribution, le tourisme et les loisirs, l’éducation nationale, la diplomatie, le conseil, les assurances, l’action sociale ou le textile, ne sont pas abordés ici, par simple nécessité de prioriser les secteurs sur lesquels le Shift peut déjà compter sur une expertise et une réflexion préalable. Nous ne nous interdisons pas de les traiter à l’avenir, bien au contraire, mais pas dans un avenir proche – sauf pour le bâtiment tertiaire.

[2] Matthieu Auzanneau, L’union européenne risque de subir des contraintes fortes sur les approvisionnements pétroliers d’ici à 2030, The Shift Project, juin 2020.

[3] Voir le rapport L’Union Européenne risque de subir des contraintes fortes sur les approvisionnements pétroliers d’ici à 2030 (The Shift Project 2020).

[4] Voir le document Crise(s), climat : plan de transformation de l’économie française, disponible sur le site du Shift Project.