Électricité nucléaire en Europe : des politiques identiques à l’Est et à l’Ouest ? [DOSSIER – 1/5]

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Un peu plus d’un an après la publication du rapport spécial du GIEC sur l’objectif de 1.5°C, les Shifters (les bénévoles du think tank The Shift Project) proposent une série d’articles faisant un état des lieux de la situation et des perspectives de la production d’électricité nucléaire, pays par pays et dans cinq zones géographiques : une cartographie politique de l’électricité nucléaire dans le monde. Dans le présent article, vous trouverez un état des lieux de la situation européenne.


L’Europe est l’une des régions les plus nucléarisées au monde, ce depuis la construction des premiers réacteurs de production d’électricité dans les années 70. En Europe de l’Ouest, cependant, les orientations politiques en matière de nucléaire civil, compétences des États, sont aujourd’hui très diverses, voire opposées. Au contraire, la posture des pays d’Europe de l’Est vis-à-vis du nucléaire civil est assez homogène : la sphère politique et la population civile sont dans l’ensemble favorables à cette énergie. Partageant pourtant une histoire nucléaire ancienne, les pays d’Europe ont réagi très différemment aux catastrophes de Tchernobyl et Fukushima, et appliquent une multitude de stratégies, ce qui n’est pas sans conséquence sur la géopolitique du nucléaire.

Le Royaume-Uni et la Finlande développent leur production d’électricité nucléaire

Deux pays développent aujourd’hui significativement l’électricité nucléaire en Europe de l’Ouest : le Royaume-Uni et la Finlande. Le Royaume-Uni envisage, au cours des prochaines décennies, de pallier la décrue de ses ressources historiques en charbon et de renouveler son parc actuel de 15 réacteurs en développant du nucléaire, en parallèle d’énergies renouvelables. Le Royaume-Uni vient ainsi de démarrer la construction de deux réacteurs sur le site d’Hinkley Point et en envisage au moins six autres sur les sites de Sizewell, Bradwell et Wylfa[i]. Il est à noter que pour les sites d’Hinkley Point et Bradwell, le français EDF s’est associé à l’entreprise chinoise CGN qui, après avoir construit plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires en Chine, a engagé une stratégie de développement à l’international. Les trois principaux partis politiques (Parti travailliste, Parti Conservateur et Libéraux-Démocrates) se déclarent en faveur de cette orientation ; l’opinion publique elle aussi, est restée globalement favorable au nucléaire, malgré l’accident de Fukushima[ii].

En Finlande, la prévision d’une augmentation de production de l’industrie papetière, très énergivore, a orienté les choix du pays vers le nucléaire. En outre, le gouvernement a annoncé, en juin 2019, vouloir sortir du charbon en 2029 et atteindre la neutralité carbone en 2035, en misant sur l’énergie nucléaire. La construction de l’EPR d’Olkiluoto touche actuellement à sa fin. La première divergence, c’est-à-dire l’instant où réaction en chaîne produit autant de neutrons qu’il en est absorbé et où la chaudière commence alors à produire de l’énergie, est prévue à l’été 2020. La mise en service commerciale, (moment où le réacteur bascule en phase d’opération industrielle) est prévue fin 2020. Après le démarrage de l’EPR, la Finlande confirme ses intentions, avec le début de la construction d’un réacteur supplémentaire, sur le nouveau site d’Hanikivi, qui deviendra le troisième site nucléaire du territoire finlandais. L’opinion publique finlandaise est parmi les plus favorables au nucléaire en Europe, avec 62% d’opinion favorable au maintien ou au développement du nucléaire en 2014. Les principaux partis politiques sont divisés, sans consensus au sein même de chaque parti[iii].

En Europe de l’Ouest, neuf pays arrêtent définitivement le nucléaire

A l’opposé, neuf pays ont fait le choix d’arrêter définitivement toute production d’électricité d’origine nucléaire. Le Danemark, la Grèce, l’Irlande et Norvège ne possèdent pas de réacteur et n’envisagent pas d’en construire. L’Italie, l’Autriche et l’Espagne ont mis en place un moratoire interdisant toute nouvelle construction. La Suisse a opté pour une sortie progressive, alors que l’Allemagne mène l’emblématique politique dite de l’Energiewende pour sortir du nucléaire de façon anticipée.

En Italie, le programme nucléaire civil a été arrêté en 1987, avec l’instauration d’un moratoire à la suite de l’accident de Tchernobyl. Les 4 réacteurs en service ont été fermés, le dernier en 1990. Cette interdiction a été confirmée par référendum en juin 2011, juste après l’accident de Fukushima, alors que l’électricien ENEL envisageait de redémarrer le nucléaire en Italie.

En Autriche, le gouvernement a décidé l’arrêt de la centrale nouvellement construite de Zwentendorf, à la veille de sa mise en service, après le référendum de novembre 1978. Le parlement a adopté un mois plus tard une loi interdisant l’exploitation de l’énergie nucléaire, tuant dans l’œuf un vaste programme de construction de centrales. Cette interdiction a été élevée au rang de principe constitutionnel en 1999. 

En Espagne, c’est dès 1983 que le gouvernement, socialiste à l’époque, a établi un moratoire sur les nouvelles constructions, en mettant en avant la sûreté nucléaire. La dernière fermeture devrait intervenir en 2024, pour la centrale de Trillo.

A la suite de l’accident de Fukushima, les Suisses ont voté à 58%, le 21 mai 2017[iv], pour la fermeture de toutes leurs centrales, pour favoriser l’électricité renouvelable. Via un deuxième référendum, les Suisses ont refusé que les fermetures soient anticipées. Elles interviendront donc en fin de vie normale des réacteurs. La loi prévoit que le différentiel d’apport énergétique soit compensé par des économies d’énergie et le développement des sources renouvelables, sans augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Conformément à son programme, la Suisse a définitivement arrêté le réacteur de Mühleberg en décembre 2019.

L’Allemagne, enfin, mène une politique de sortie du nucléaire initiée en 2000 par la coalition dite « Rouge-Verte » (socio-démocrates du SPD et écologistes des Grünen) du chancelier Gerard Schröder. Cette politique a été accélérée en 2011 par la coalition dite Noire-Jaune (conservateurs de la CDU-CSU et libéraux du FDP) de la chancelière Angela Merkel, après l’accident de Fukushima[v]. Les 8 réacteurs les plus anciens ont été fermés en 2011 ; le réacteur 2 de la centrale de Philippsburg a été fermé le 31 décembre 2019[vi] ; la fermeture des 6 réacteurs encore en activité en ce début 2020 est prévue d’ici à 2022. Un sondage datant de fin 2011[vii] indiquait que de 80% des Allemands craignaient le recours à l’énergie nucléaire dans le monde, et que 63% souhaitaient son abandon rapide en Allemagne. Aujourd’hui, près de 90% de la population soutient la politique gouvernementale de sortie du nucléaire[viii].

La demi-mesure de la France

Entre ces deux stratégies, la France, faute de parvenir encore à une synthèse pérenne, se situe aujourd’hui dans un entre-deux, héritage de facto des politiques passées. La France a déployé son programme nucléaire civil en réponse au choc pétrolier de 1973, afin d’assurer son indépendance énergétique. Les réacteurs les plus anciens de ce parc ont aujourd’hui une quarantaine d’années[ix]. Aucun réacteur n’a été mis en service depuis plus de vingt ans. La construction de l’EPR de Flamanville (Manche), démarrée en 2007, contribuait à mettre au point une nouvelle génération de réacteurs français et vise à laisser ouverte l’option d’un renouvellement du parc français par un modèle national. Le premier démarrage de ce réacteur est en cours mais prend régulièrement du retard ; En janvier 2020, le premier chargement de combustible est prévu début 2022[x]. La construction, après 2028, d’une série de 6 EPR optimisés pour en réduire les coûts et destinés à remplacer progressivement les réacteurs qui seront arrêtés fait toujours l’objet d’études, avec une très grande incertitude sur la décision politique qui sera finalement prise. Les enjeux politiques associés au programme nucléaire, les nombreux retards et surcoûts du chantier de Flamanville, mais aussi la perception de l’accident de Fukushima ou la gestion des déchets nucléaires, sont autant d’obstacle au développement d’une acceptation large du nucléaire dans l’opinion publique française. Le dernier « baromètre développement durable »[xi], indique que 46% des Français sont opposés au nucléaire, 42% y étant favorables. La part des soutiens à l’énergie nucléaire est nettement en baisse et est devenue minoritaire à partir de 2016. Les partis politiques sont fermement divisés sur la question, avec une ligne de fracture gauche-droite et quelques divisions internes.

Dans ce contexte, la loi de transition énergétique de 2015 vise à réduire à 50% la part de l’électricité nucléaire à l’horizon 2025. Cet objectif restait présent dans le programme d’Emmanuel Macron. Cependant, pour ne pas conduire à une augmentation des émissions de CO2, Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition énergétique, avait acté en novembre 2017 de l’incompatibilité à l’horizon 2025 de la tenue simultanée des objectifs climatiques et de réduction de la part du nucléaire dans le mix électrique français[xii]. Après sa nomination, à la suite de la démission de Nicolas Hulot, début septembre 2018, le nouveau ministre François de Rugy a confirmé la fermeture des deux réacteurs de la centrale de Fessenheim d’ici à 2022. Enfin, en cohérence avec le projet de Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) parue fin janvier 2019, le cadre législatif a été adapté pour repousser à 2035 l’objectif de réduction de la part de nucléaire à 50%. Selon la PPE, 14 réacteurs devraient être arrêtés d’ici cette échéance[xiii]. Les sites probables et communiqués en janvier 2020, qui verront des réacteurs fermer à cette échéance sont les sites de Blayais, Bugey, Chinon, Cruas, Dampierre, Gravelines et Tricastin[xiv]. En outre, le gouvernement a décidé, en août 2019, l’arrêt du projet de construction du réacteur ASTRID, qui aurait permis la mise au point d’une nouvelle génération de réacteurs à neutrons rapides, après la fermeture de Superphénix en 1997 et Phénix en 2010[xv]. Ces réacteurs présentent l’avantage d’extraire plus de puissance d’une même quantité d’uranium et permettent de consommer certains déchets notamment le plutonium et les actinides mineurs. La PPE définitive, après consultations de plusieurs instances françaises (Conseil supérieur de l’énergie, etc.), du public et des États voisins, reste toujours à être adoptée, et fait l’objet d’une dernière consultation jusqu’à fin février 2020.

Trois pays d’Europe de l’Ouest s’interrogent sur leur volonté de sortir du nucléaire

Trois autres pays en Europe, qui avaient opté pour la sortie du nucléaire, souvent en réaction à l’accident de Fukushima, amendent aujourd’hui leur politique. C’est le cas de la Belgique, des Pays-Bas et de la Suède.

En Suède, l’arrêt du nucléaire avait été décidé par le gouvernement, en 1980, après un référendum défavorable, qui avait fait suite à l’accident de Three Mile Island en 1979, aux Etats-Unis. Cependant, le pays est revenu sur cette décision : alors que depuis le référendum de 1980, le parti du Centre et les trois partis de gauche avaient maintenu une politique opposée au nucléaire, en 2005, le parti du Centre a changé de position, déclarant que le changement climatique devait être traité en priorité par rapport à la fermeture des centrales nucléaires. Le parti du Centre, allié aux Démocrates chrétiens au Parti libéral et au Parti modéré (conservateur) a formé une coalition de centre droit, arrivée au pouvoir en 2006 et qui a autorisé, en 2010, le renouvellement des centrales dans la limite de 10 réacteurs, et ce, sans investissement public. Cette stratégie, ainsi que l’instauration d’une taxe élevée sur les émissions de CO2 (120€/tonne), s’inscrivent dans la politique énergétique de la Suède, de mettre en place un mix énergétique 100 % décarboné à l’horizon 2050. 

Aux Pays-Bas, le gouvernement avait programmé, en 1994, la fermeture pour 2004 de l’unique réacteur du pays, situé à Borssele. L’exploitation de la centrale a finalement été prolongée jusqu’en 2033. Un projet de nouvelle construction a été un temps envisagé en 2009, puis suspendu. Finalement aucune politique sur l’avenir du nucléaire civil ne se dessine clairement[xvi] – certains soulignant que l’énergie nucléaire semble nécessaire dans la transition vers un système énergétique décarboné et d’autres affirmant le contraire.

En Belgique, la loi de 2003 a proscrit la construction de nouveaux réacteurs et imposé une fermeture des centrales existantes après 40 ans d’exploitation. Pourtant, en 2015, une nouvelle loi a prolongé de 10 ans la durée de vie des réacteurs Doel 1 et 2, l’ensemble des installations devant fermer en 2025. Une étude du cabinet PwC Enterprise Advisory[xvii], commandée en 2016 par le Forum nucléaire belge[xviii], montre que sans nucléaire, la production nationale Belge ne couvrira pas les besoins à l’horizon 2050, malgré la politique volontariste de la Belgique en matière de développement des énergies renouvelables. Les bilans carbone et financier, ainsi que la sécurité d’approvisionnement seraient alors fortement dégradés. Le rapport conclut que nucléaire et renouvelables doivent être utilisés de façon complémentaire dans la lutte contre le réchauffement climatique. A l’instar de cette étude, les principaux acteurs du secteur jugent irréaliste une fermeture totale des installations en 2025 et anticipent une probable prolongation de 10 ans pour deux réacteurs supplémentaires. Un sondage de 2017 indique que 80% des Belges sont favorables au maintien du nucléaire, dans le cadre d’un mix nucléaire-renouvelables[xix].

Le Groupe de Visegrad est le plus nucléarisé en l’Europe de l’Est

Le groupe dit « de Visegrad » est une coopération politique mise en place en 1991 entre la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie. Ce groupe, résolument pro nucléaire, rassemble de fait les pays ayant le plus de réacteurs nucléaires en opération de la zone Europe de l’Est, à savoir 14, concentrés en République Tchèque, Slovaquie et Hongrie. Tous sont des réacteurs à eau pressurisée VVER de conception russe. Le combustible est totalement fourni par la société russe TVEL pour la Hongrie et la Slovaquie. Il est fourni par TVEL et Westinghouse pour la République Tchèque, l’Union Européenne incitant de plus en plus les exploitants à diversifier les fournisseurs de combustible.

La République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie ont pour projet de construire 7 réacteurs pour la prochaine décennie dont 4 VVER (2 en Hongrie[xx] et 2 en Slovaquie[xxi]) ; la conception des trois autres réacteurs, en République Tchèque, fait encore l’objet d’un appel d’offre[xxii]. La Pologne est le seul pays du groupe de Visegrad à ne pas posséder de réacteur nucléaire en opération. Ceci s’explique essentiellement par les réserves abondantes de charbon dans son sol. Ainsi, la Pologne produit 80% de son électricité grâce au charbon. Mais le pays s’intéresse tout de même à cette énergie et projette de construire 2 sites de 3000MW chacune pour la fin de la prochaine décennie[xxiii].

L’opinion publique de ces pays est largement favorable à l’énergie nucléaire à savoir 68%[xxiv] de la population en République Tchèque soutient l’énergie nucléaire ; 75% des citoyens slovaques seraient favorables à la construction de nouveaux réacteurs[xxv] ; 54%[xxvi] des Hongrois et 64% des Polonais soutiendraient la construction d’un premier réacteur.

Roumanie et Bulgarie : le deuxième groupe le plus nucléarisé de l’Europe de l’Est

La Roumanie et la Bulgarie représentent la deuxième zone la plus nucléarisée de l’Europe de l’Est avec une puissance installée de 3200 MW (4 réacteurs, dont 2 de conception canadienne CANDU[xxvii], en Roumanie et 2 VVER de conception russe en Bulgarie). Ces pays sont également pro-nucléaires.

Le combustible alimentant les réacteurs roumains CANDU provient de la Roumanie s’affranchissant ainsi de la Russie. Cette société fournit en uranium la majorité des centrales de l’Europe de l’Est, dont les réacteurs actuellement en opération en Bulgarie. Les deux pays de ce groupe ont pour projet d’augmenter la part du nucléaire en construisant chacun 3 réacteurs dont 2 CANDU supplémentaires en Roumanie et un réacteur éventuellement de conception américaine (Westinghouse) en Bulgarie. Cette dernière avait déjà amorcé une utilisation accrue à l’énergie nucléaire par la construction de 2 réacteurs VVER à Belene mais le chantier est pour le moment à l’arrêt pour cause, semble-t-il, essentiellement de corruption.

Un sondage de 2006 effectué auprès des citoyens roumains indiquait que 55%[xxviii] des sondés étaient pour l’énergie nucléaire. En 2013 en Bulgarie, 62%[xxix] des citoyens soutenaient le projet de la centrale nucléaire de Belene.

Pays Baltes : un groupe récemment dénucléarisé ayant un projet nucléaire commun

Les pays baltes ne possèdent plus de réacteur nucléaire en opération. La Lituanie en possédait un sur le site d’Ignalina, mais le pays a fermé cette centrale en 2009 [xxx] ; L’UE a en effet conditionné l’entrée dans l’union de la Lituanie à la fermeture définitive de ses réacteurs RBMK de technologie similaire à celle utilisée à Tchernobyl et donc ne rejoignant pas les standards de sûreté européens. Le projet nucléaire commun balte est actuellement en suspens pour le moment faute d’un accord clair entre les pays et faute de financement. L’empreinte carbone moyenne de cette région est de 9 tonnes par habitant ; celle de l’Estonie dégradant la moyenne du groupe avec une empreinte de 17 tonnes par habitant.

La Lituanie importe à ce jour la majorité de son électricité des pays nordiques alors que l’Estonie et la Lettonie produisent et consomment une électricité à grande majorité produite à partir de combustible fossile ; pour cette raison la Lettonie et L’Estonie gardent une empreinte carbone élevée. Mais la Lituanie a pour projet de construire 2 réacteurs à eau bouillante de conception japonaise ; la construction n’a pas encore commencé. Cette centrale devrait être construite par un consortium entre les trois Pays Baltes mais le manque d’accord politique notamment sur le pourcentage de co-détention ralentit la mise en chantier. Une des raisons pour lesquelles les Pays Baltes souhaitent avoir recours à l’énergie nucléaire est de ne pas dépendre énergétiquement de la Russie et notamment de son gaz.

Les gouvernements de ces trois Pays Baltes soutiennent le nucléaire civil. Les populations sont également favorables à cette énergie, à l’exception des Lettons. Un sondage de 2009 auprès de la population civile lituanienne montrait que 73%[xxxi] des personnes interrogées pensaient qu’il est possible de recourir à l’énergie nucléaire de manière sûre. Cependant environ 65% des citoyens se sont prononcés contre le projet de centrale lors d’un référendum en 2012. Ce résultat est en contradiction avec la volonté du gouvernement de maintenir le projet de centrale d’Ignalina [xxxii]

Les Balkans : une région faiblement nucléarisée mais favorable au nucléaire

Un seul réacteur est actuellement en opération dans les Balkans, en Slovénie. Il est de conception américaine (Westinghouse). Il est co-détenu avec la Croatie à 50%. Sa durée de fonctionnement a été rallongée de 20 ans[xxxiii], jusqu’en 2040 environ

Les gouvernements des Balkans sont plutôt favorables au nucléaire civil et plusieurs projets de construction de centrale ont été évoqués en Albanie[xxxiv], en Slovénie[xxxv] et en Macédoine[xxxvi]. Mais les termes économiques et politiques compliquent et ralentissent l’élaboration des projets. Aussi, la majorité des pays de la zone n’ayant jamais eu de centrale nucléaire en opération sur leur territoire, il leur faut développer des compétences techniques nationales afin de pouvoir concrétiser les projets de réacteurs.

La Bosnie n’a pas de posture discernable sur le sujet. Seules la Serbie et le Monténégro ont un temps affiché des positions défavorables au nucléaire civil. La Serbie, qui n’a pas officiellement revu sa position sur le nucléaire civil (suite au moratoire de 1986 [xxxvii]), vient cependant d’ouvrir des négociations avec la société russe Rosatom dans le domaine de la médecine nucléaire.

La longue histoire du nucléaire européen

En 1957, le traité « Euratom » créait la Communauté Européenne de l’Energie Atomique, avec pour objectif de développer le nucléaire civil dans un cadre sûr et d’être garante de l’utilisation pacifique de l’atome. Cependant, la souveraineté nucléaire restant l’apanage des états, l’Europe, dans sa configuration actuelle, ne peut pas imposer de ligne politique unique.

Soixante ans plus tard, force est de constater que les politiques des pays européens sont résolument diverses : en Europe de l’Ouest, le Royaume-Uni et la Finlande construisent de nouveaux réacteurs ; neuf pays, dont l’Allemagne, font le choix de la sortie du nucléaire, souvent poussés par des opinions publiques dont l’inquiétude a été réveillée par l’accident de Fukushima. Les opinions publiques sont également sensibles aux considérations écologiques à charge du nucléaire (se focalisant notamment sur la gestion des déchets), bien que la fermeture des centrales ne permette pas de lutter contre l’émission des gaz à effet de serre, responsables du dérèglement climatique. La France a pour objectif de réduire la production d’électricité d’origine nucléaire à 50% et a stoppé le projet de réacteurs à neutrons rapide ASTRID mais en même temps, poursuit la mise en service du réacteur de Flamanville ; EDF a par ailleurs soumis à l’étude un projet de série de 6 EPR optimisés ayant pour vocation de remplacer les réacteurs qui seront arrêtés. Enfin, trois pays, la Belgique, les Pays-Bas et la Suède reviennent en arrière sur leur volonté initiale de sortir du nucléaire.

L’Europe de l’Est est une région quasi uniformément favorable au nucléaire, et dans laquelle les États ont lancé la construction de réacteurs nucléaires à la même période que l’Europe de l’Ouest, dans les années 70, sous la domination soviétique. Le mouvement anti-nucléaire qu’on peut observer en Europe de l’Ouest ne s’observe pas en Europe de l’Est. En revanche, cette région est moins homogène vis-à-vis de sa dépendance à la Russie et son industrie nucléaire. Certains pays sont attachés à une indépendance géopolitique, y compris sur les aspects technologiques. La Roumanie possède deux réacteurs de conception canadienne ; les pays baltes sont en discussion avec Hitachi en Lituanie ;  la Slovénie enfin possède un réacteur de conception américaine. La République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie souhaitent tous construire des réacteurs supplémentaires. Deux sont en construction en Slovaquie. La plupart des pays de cette zone montrent de plus en plus d’intérêt pour l’énergie nucléaire, essentiellement par la création de joint-ventures entre états comme l’Albanie, le Monténégro et la Macédoine ou l’extension de joint-ventures existantes comme celle entre la Slovénie et la Croatie, qui ont décidé d’étendre la durée de vie de la centrale de Krsko de vingt ans. Les autres pays semblent peiner à définir des plans d’action clairs de construction de centrales car ils n’ont ni la maîtrise de la chaîne de conception et de construction, ni le financement. Les Pays Baltes quant à eux sont sortis du nucléaire pour entrer dans l’Europe mais cette sortie ne semble que temporaire. Les trois pays expriment en effet une volonté commune de construction de centrale nucléaire, bien que le projet ne soit pas encore clairement défini.

Et la place de l’industrie européenne dans le monde ?

L’exploitation des nouveaux réacteurs, mais aussi la fin de vie et le démantèlement des anciennes centrales, apporteront encore de nombreuses années d’activité pour l’industrie nucléaire européenne. Alors que l’Europe reste dans un entre-deux, la capacité nucléaire installée augmente dans le reste du monde, même si la proportion d’énergie nucléaire dans le mix électrique mondial reste stable voire baisse légèrement étant donnée la montée en puissance des autres sources – charbon en tête, renouvelables ensuite.

Cette augmentation mondiale du nucléaire se fait sous l’impulsion des acteurs Russes et Chinois. Ces derniers, profitant de l’affaiblissement du secteur sur le vieux continent, participent par exemple à deux projets au Royaume-Uni : avec EDF pour la construction de deux réacteurs EPR ainsi qu’à un projet de construction de deux réacteurs « made in China », nommés les Hualong One[xxxviii]. Avec pour objectif de s’implanter durablement en Europe ? Forte de sa tradition nucléaire historique, l’Europe a des compétences pour faire face à la concurrence internationale. Le savoir-faire en exploitation a été conservé avec l’entretien du parc européen existant, mais en construction neuve, l’expérience a été perdue et se reconstitue progressivement sur les EPR (Flamanville en France, Olkiluoto en Finlande ou encore les deux EPR de Taishan en Chine). L’industrie nucléaire en Europe reste aujourd’hui fragile, faute d’avoir maintenu ce savoir-faire, et en raison de politiques nationales divergentes quant à la poursuite ou non de programme nucléaire pour se fournir en électricité décarbonée.

[i] https://www.nuklearforum.ch/

[ii] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-t-z/united-kingdom.aspx

[iii] https://en.wikipedia.org/wiki/Nuclear_power_in_Finland

[iv] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/11/27/20002-20161127ARTFIG00056-les-suisses-votent-sur-une-possible-sortie-du-nucleaire.php

[v] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/germany.aspx

[vi] https://www.neimagazine.com/news/newsgermany-shuts-down-philippsburg-2-7585797

[vii] https://www.20minutes.fr/planete/688184-20110316-planete-80-allemands-craignent-energie-nucleaire

[viii] https://www.cleanenergywire.org/factsheets/polls-reveal-citizens-support-energiewende

[ix] En France, il n’y a pas de durée maximale d’exploitation prévue a priori pour les installations nucléaires. Les réacteurs subissent des examens de sûreté tous les 10 ans, contrôlés par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), au cours desquels leur niveau de sûreté est évalué, en prenant en compte notamment le vieillissement de certains équipements. En vue de ce contrôle, certains composants sont rénovés ou remplacés si besoin. A cette occasion, l’ASN peut imposer de nouvelles dispositions de sûreté à respecter (issues du retour d’expérience international.

[x] Le chargement du combustible est l’étape où la charge nucléaire est installée dans la cuve du réacteur. Après d’ultimes vérifications, la réaction en chaîne est démarrée, jusqu’à la divergence.

[xi] Enquête annuelle, réalisée en partenariat avec l’institut Ipsos. https://docplayer.fr/74314854-Barometre-developpement-durable-d-edf-synthese-des-resultats-france-de-la-vague-2017-jerome-cubille-edf-r-d.html

[xii] https://www.lemonde.fr/energies/article/2017/11/07/nicolas-hulot-reporte-l-objectif-de-baisse-du-nucleaire-de-50-d-ici-a-2025_5211451_1653054.html

[xiii] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/programmations-pluriannuelles-lenergie-ppe

[xiv] https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKBN1ZK0UV

[xv] https://www.usinenouvelle.com/article/comment-le-gouvernement-justifie-l-arret-du-projet-nucleaire-astrid.N879365

[xvi] https://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/netherlands.aspx

[xvii] Réussir la transition énergétique Le rôle de l’électronucléaire et des énergies renouvelables en Belgique, PwC Enterprise Advisory, juillet 2016

[xviii] Le Forum nucléaire belge regroupe la plupart des sociétés et organismes actifs dans le domaine des applications du nucléaire. Association professionnelle à l’origine, le Forum nucléaire belge est progressivement devenu un portail d’information de référence sur la technologie nucléaire, tant à l’égard de la presse et du monde politique qu’à l’égard du grand public.

[xix] https://www.forumnucleaire.be/actus/nouvelle/sondage-dopinion-belge-2016-sur-les-technologies-nucleaires

[xx] https://en.wikipedia.org/wiki/Nuclear_energy_in_Hungary

[xxi] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/slovakia.aspx

[xxii] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-a-f/czech-republic.aspx

[xxiii] https://www.reuters.com/article/us-poland-nuclear/poland-to-decide-later-this-year-on-building-nuclear-plant-idUSKBN1FI1Q8

[xxiv] https://en.wikipedia.org/wiki/Nuclear_power_in_the_Czech_Republic

[xxv] http://www.jess.sk/en/home/press/press-releases/representative-quantitative-opinion-poll

[xxvi] https://dailynewshungary.com/majority-supports-paks-nuclear-power-upgrade-hungary/

[xxvii] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/romania.aspx

[xxviii] https://inis.iaea.org/search/search.aspx?orig_q=RN:39023012

[xxix]https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_sur_l%27%C3%A9nergie_nucl%C3%A9aire_de_2013_en_Bulgarie

[xxx] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/lithuania.aspx

[xxxi] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-g-n/lithuania.aspx

[xxxii] https://en.wikipedia.org/wiki/2012_Lithuanian_nuclear_power_referendum

[xxxiii] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/slovenia.aspx

[xxxiv] https://en.wikipedia.org/wiki/Nuclear_power_in_Albania

[xxxv] http://www.world-nuclear.org/information-library/country-profiles/countries-o-s/slovenia.aspx

[xxxvi] https://meta.mk/en/macedonia-wants-to-take-part-in-the-building-of-the-nuclear-power-plant-belene-in-bulgaria/

[xxxvii] https://en.wikipedia.org/wiki/Nuclear_energy_policy_by_country

[xxxviii] Hualong signifie « dragon chinois »

 


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